MÉLUSINE

titre de la revue La Révolution Surréaliste

LA RÉVOLUTION SURRÉALISTE N°1, 1ER DÉCEMBRE 1924

LA RÉVOLUTION SURRÉALISTE

IL FAUT ABOUTIR À UNE NOUVELLE DÉCLARATION DES DROITS DE L’HOMME


Le surréalisme ne se présente pas comme l’exposition d’une doctrine. Certaines idées qui lui servent actuellement de point d’appui ne permettent en rien de préjuger de son développement ultérieur. Ce premier numéro de la Révolution Surréaliste n’offre donc aucune révélation définitive. Les résultats obtenus par l’écriture automatique, le récit de rêve, par exemple, y sont représentés, mais aucun résultat d’enquêtes, d’expériences ou de travaux n’y est encore consigné : il faut tout attendre de l’avenir.


Nous sommes à la veille d’une

RÉVOLUTION

Vous pouvez y prendre part.

Le BUREAU CENTRAL DE RECHERCHES SURRÉALISTES

15, Rue de Grenelle, PARIS -7e

est ouvert tous les jours de 4 h 1/2 à 6 h 1/2

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PRÉFACE

Le procès de la connaissance n’étant plus à faire, l’intelligence n’entrant plus en ligne de compte, le rêve seul laisse à l’homme tous ses droits à la liberté. Grâce au rêve, la mort n’a plus de sens obscur et le sens de la vie devient indifférent.

Chaque matin, dans toutes les familles, les hommes, les femmes et les enfants, S’ILS N’ONT RIEN DE MIEUX À FAIRE, se racontent leurs rêves. Nous sommes tous à la merci du rêve et nous nous devons de subir son pouvoir à l’état de veille. C’est un tyran terrible habillé de miroirs et d’éclairs. Qu’est-ce que le papier et la plume, qu’est-ce qu’écrire, qu’est-ce que la poésie devant ce géant qui tient les muscles des nuages dans ses muscles ? Vous êtes là bégayant devant le serpent, ignorant les feuilles mortes et les pièges de verre, vous craignez pour votre fortune, pour votre cœur et vos plaisirs et vous cherchez dans l’ombre de vos rêves tous les signes mathématiques qui vous rendront la mort plus naturelle. D’autres et ce sont les prophètes dirigent aveuglément les forces de la nuit vers l’avenir, l’aurore parle par leur bouche, et le monde ravi s’épouvante ou se félicite. Le surréalisme ouvre les portes du rêve à tous ceux pour qui la nuit est avare. Le surréalisme est le carrefour des enchantements du sommeil, de l’alcool, du tabac, de l’éther, de l’opium, de la cocaïne, de la morphine ; mais il est aussi le briseur de chaînes, nous ne dormons pas, nous ne buvons pas, nous ne fumons pas, nous ne prisons pas, nous ne nous piquons pas et nous rêvons, et la rapidité des aiguilles des lampes introduit dans nos cerveaux la merveilleuse éponge défleurie de l’or. Ah ! si les os étaient gonflés comme des dirigeables, nous visiterions les ténèbres de la _Mer_Morte. La route est une sentinelle dressée contre le vent qui nous enlace et nous fait trembler devant nos fragiles apparences de rubis. Vous, collés aux échos de nos oreilles comme la pieuvre-horloge au mur du temps, vous pouvez inventer de pauvres histoires qui nous ferons sourire de nonchalance. Nous ne nous dérangeons plus, on a beau dire : l’idée du mouvement est avant tout une idée inerte (Berkeley), et l’arbre de la vitesse nous apparaît. Le cerveau tourne comme un ange et nos paroles sont les grains de plomb qui tuent l’oiseau. Vous à qui la nature a donné le pouvoir d’allumer l’électricité à midi et de rester sous la pluie avec du soleil dans les yeux, vos actes sont gratuits, les nôtres sont rêvés. Tout est chuchotements, coïncidences, le silence et l’étincelle ravissent leur propre révélation. L’arbre chargé de viande qui surgit entre les pavés n’est surnaturel que dans notre étonnement, mais le temps de fermer les yeux, il attend l’inauguration.

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Toute découverte changeant la nature, la destination d’un objet ou d’un phénomène constitue un fait surréaliste. Entre Napoléon et le buste des phrénologues qui le représentent, il y a toutes les batailles de l’Empire. Loin de nous l’idée d’exploiter ces images et de les modifier dans un sens qui pourrait faire croire à un progrès. Que de la distillation d’un liquide apparaisse l’alcool, le lait ou le gaz d’éclairage autant d’images satisfaisantes et d’inventions sans valeur. Nulle transformation n’a lieu mais pourtant, encre invisible, celui qui écrit sera compté parmi les absents. Solitude de l’amour, l’homme couché sur toi commet un crime perpétuel et fatal. Solitude d’écrire l’on ne te connaîtra plus en vain, tes victimes happées par un engrenage d’étoiles violentes, ressuscitent en elles-mêmes.

Nous constatons l’exaltation surréaliste des mystiques, des inventeurs et des prophètes et nous passons.

On trouvera d’ailleurs dans cette revue des chroniques de l’invention, de la mode, de la vie, des beaux-arts et de la magie. La mode y sera traitée selon la gravitation des lettres blanches sur les chairs nocturnes, la vie selon les partages du jour et des parfums, l’invention selon les joueurs, les beaux-arts selon le patin qui dit : " orage " aux cloches du cèdre centenaire et la magie selon le mouvement des sphères dans des yeux aveugles.

Déjà les automates se multiplient et rêvent. Dans les cafés, ils demandent vite de quoi écrire, les veines du marbre sont les graphiques de leur évasion et leurs voitures vont seules au Bois.

La Révolution… la Révolution… Le réalisme, c’est émonder les arbres, le surréalisme, c’est émonder la vie.

J.-A. BOIFFARD, P. ELUARD, R. VITRAC.



ENQUÊTE


La Révolution Surréaliste s’adressant indistinctement à tous, ouvre l’enquête suivante :

On vit, on meurt. Quelle est la part de la volonté en tout cela ? Il semble qu’on se tue comme on rêve. Ce n’est pas une question morale que nous posons :

LE SUICIDE EST-IL UNE SOLUTION ?

Les réponses reçues au Bureau de Recherches Surréalistes, 15, rue de Grenelle, seront publiées à partir de Janvier dans la Révolution Surréaliste.

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RÊVES

Giorgio de Chirico :

En vain je lutte avec l’homme aux yeux louches et très doux Chaque fois que je l’étreins il se dégage en écartant doucement les bras et ces bras ont une force inouïe, une puissance incalculable ; ils sont comme des leviers irrésistibles, comme ces machines toutes-puissantes, ces grues gigantesques qui soulèvent sur le fourmillement des chantiers des quartiers de forteresses flottantes aux tourelles lourdes comme les mamelles de mammifères antédiluviens. En vain je lutte avec l’homme au regard très doux et louche ; de chaque étreinte, pour furieuse qu’elle soit, il se dégage doucement en souriant et en écartant à peine les bras… C’est mon père qui m’apparaît ainsi en rêve et pourtant quand je le regarde il n’est pas tout à fait comme je le voyais de son vivant, au temps de mon enfance. Et pourtant c’est lui ; il y a quelque chose de plus lointain dans toute l’expression de sa figure, quelque chose qui existait peut-être quand je le voyais vivant et qui maintenant, après plus de vingt ans, m’apparaît dans toute sa puissance quand je le revois en rêve.

La lutte se termine par mon abandon ; je renonce ; puis les images se confondent ; le fleuve (le Pô ou le Pénée) que pendant la lutte je pressentais couler près de moi s’assombrit ; les images se confondent comme si des nuages orageux étaient descendus très bas sur la terre ; il y a eu intermezzo, pendant lequel je rêve peut-être encore, mais je ne me souviens de rien, que de recherches angoissantes le long de rues obscures, quand le rêve s’éclaircit de nouveau. Je me trouve sur une place d’une grande beauté métaphysique ; c’est la piazza Cavour à Florence peut-être ; ou peut-être aussi une de ces très belles places de Turin, ou peut-être aussi ni l’une ni l’autre ; on voit d’un côté des portiques surmontés par des appartements aux volets clos, des balcons solennels. À l’horizon on voit des collines avec des villas ; sur la place le ciel est très clair, lavé par l’orage, mais cependant on sent que le soleil décline car les ombres des maisons et des très rares passants sont très longues sur la place. Je regarde vers les collines où se pressent les derniers nuages de l’orage qui fuit ; les villas par endroits sont toutes blanches et ont quelque chose de solennel et de sépulcral, vues contre le rideau très noir du ciel en ce point. Tout à coup je me trouve sous les portiques, mêlé à un groupe de personnes qui se pressent à la porte d’une pâtisserie aux étages bondés de gâteaux multicolores ; la foule se presse et regarde dedans comme aux portes des pharmacies quand on y porte le passant blessé ou tombé malade dans la rue ; mais voilà qu’en regardant moi aussi je vois de dos mon père qui, debout au milieu de la pâtisserie, mange un gâteau ; cependant je ne sais si c’est pour lui que la foule se presse ; une certaine angoisse alors me saisit et j’ai envie de fuir vers l’ouest dans un pays plus hospitalier et nouveau, et en même temps je cherche sous mes habits un poignard, ou une dague, car il me semble qu’un danger menace mon père dans cette pâtisserie et je sens que si j’y entre, la dague ou le poignard me sont indispensables comme lorsqu’on entre dans le repaire des bandits, mais mon angoisse augmente et subitement la foule me serre de près comme un remous et m’entraîne vers les collines ; j’ai l’impression que mon père n’est plus dans la pâtisserie, qu’il fuit, qu’on va le poursuivre comme un voleur, et je me réveille dans l’angoisse de cette pensée.

André Breton :

I

La première partie de ce rêve est consacrée à la réalisation et à la présentation d’un costume. Le visage de la femme auquel il est destiné doit y jouer le rôle d’un motif ornemental simple, de l’ordre de ceux qui entrent plusieurs fois dans une grille de balcon, ou dans un cachemire. Les pièces du visage (yeux, cheveux, oreille, nez, bouche et les divers sillons) sont très finement assemblées par des lignes de couleurs légères : on songe à certains masques de la Nouvelle-Guinée mais celui ci est d’une exécution beaucoup moins barbare. La vérité humaine des traits ne s’en trouve pas moins atténuée et la répétition à diverses reprises sur le costume, notamment dans le chapeau, de cet élément purement décoratif ne permet pas plus de le considérer seul et de lui prêter une vie qu’à un ensemble de veines dans un marbre uniformément veiné. La forme du costume est telle qu’elle ne laisse en rien subsister la silhouette humaine. C’est, par exemple, un triangle équilatéral.

Je me perds dans sa contemplation.

………………..

En dernier lieu je remonte, à Pantin, la route d' Aubervilliers dans la direction de la Mairie lorsque, devant une maison que j’ai habitée, je rejoins un enterrement qui, à ma grande surprise, se dirige dans le sens opposé à celui du Cimetière parisien. Je me trouve bientôt à la hauteur du corbillard. Sur le cercueil un homme d’un certain âge, extrêmement pâle, en grand deuil et coiffé d’un chapeau haut de forme, qui ne peut être que le mort, est assis et, se tournant alternativement à gauche et à droite, rend leur salut aux passants. Le cortège pénètre dans la manufacture d’allumettes.

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II

J’arrive à Paris et descends l’escalier d’une gare assez semblable à la gare de l’Est. J’éprouve le besoin d’uriner et m’apprête à traverser la place, de l’autre côté de laquelle je sais pouvoir me satisfaire lorsqu’à quelques pas de moi et sur le même trottoir, je découvre un urinoir de petites dimensions, d’un modèle nouveau et fort élégant. Je n’y suis pas plus tôt que je constate la mobilité de cet urinoir et que je prends conscience, comme je n’y suis pas seul, des inconvénients de cette mobilité. Après tout c’est un véhicule comme un autre et je prends le parti de rester sur la plate-forme. C’est de là que j’assiste aux évolutions inquiétantes, non loin de nous, d’un second " urinoir-volant " semblable au nôtre. Ne parvenant pas à attirer l’attention de mes co-voyageurs sur sa marche désordonnée et le péril qu’elle fait courir aux piétons, je descends en marche et réussis à persuader le conducteur imprudent d’abandonner son siège et de me suivre. C’est un homme de moins de trente ans qui, interrogé, se montre plus qu’évasif. Il se donne pour médecin militaire, il est bien en possession d’un permis de conduire. Étranger à la ville où nous sommes il déclare arriver " de la brousse " sans pouvoir autrement préciser. Tout médecin qu’il est, j’essaie de le convaincre qu’il peut être malade mais il m’énumère les symptômes d’un grand nombre de maladies, en commençant par les différentes fièvres : symptômes qu’il ne présente pas, qui sont d’ailleurs de l’ordre clinique le plus simple. Il termine son exposé par ces mots : " Tout au plus suis-je peut être paralytique général. " L’examen de ses réflexes, que je pratique aussitôt, n’est pas concluant (rotulien normal, achilléen dit tendineux dans le rêve, faible). J’oublie de dire que nous nous sommes arrêtés au seuil d’une maison blanche et que mon interlocuteur monte et descend à chaque instant le perron haut d’un étage. Poursuivant mon interrogatoire, je m’efforce en vain de connaître l’emploi de son temps " dans la brousse ". Au cours d’une nouvelle ascension du perron, il finit par se rappeler qu’il a fait là bas une collection. J’insiste pour savoir laquelle. " Une collection de cinq crevettes. " Il redescend : " Je vous avoue, cher ami, que j’ai très faim " et ce disant il ouvre une valise de paille à laquelle je n’avais pas encore pris garde. Il en profite pour me donner à admirer sa collection qui se compose bien de cinq crevettes, de tailles fort inégales et d’apparence fossile (la carapace, durcie, est vide et absolument transparente). Mais d’innombrables carapaces intactes glissent à terre, quand il soulève le compartiment supérieur de la valise. Et comme je m’étonne : " Non, il n’y en a que cinq : celles-là. " Du fond de la valise il extrait encore un râble de lapin rôti et sans autre secours que celui de ses mains, il se met à manger en raclant des ongles de part et d’autre de la colonne vertébrale. La chair est distribuée en longs filaments comme celle des raies et elle paraît être de consistance pâteuse. Je supporte mal ce spectacle écœurant. Après un assez long silence mon compagnon me dit : " Vous reconnaîtrez toujours les criminels à leurs bijoux immenses. Rappelez-vous bien qu’il n’y a pas de mort : il n’y a que des sens retournables. "

III

C’est le soir, chez moi. Picasso se tient au fond du divan, dans l’angle des deux murs, mais c’est Picasso dans l’état intermédiaire entre son état actuel et celui de son âme après sa mort. Il dessine distraitement sur un calepin. Chaque page ne comporte que quelques traits rapides et l’énorme

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mention du prix demandé : 150 fr. Il répond à peine et ne paraît pas ému à l’idée que j’aie pu me renseigner sur l’emploi de son temps à Beg_Meil, où je suis arrivé peu après son départ. L’ombre d' Apollinaire est aussi dans cette pièce, debout contre la porte elle paraît sombre et pleine d’arrière-pensées. Elle consent à ce que je sorte avec elle ; sa destination m’est inconnue. En chemin je brûle d’envie de lui poser une question, une question d’importance, faute de pouvoir vraiment m’entretenir avec elle. Mais que m’importe-t-il, par-dessus tout, de savoir ? Aussi bien ne satisfera-t-elle sans doute ma curiosité qu’une fois. À quoi bon m’informer auprès d' Apollinaire de ce qu’il est advenu de ses opinions politiques depuis sa mort, m’assurer qu’il n’est plus patriote, etc. ? Après mûre réflexion je me décide à lui demander ce qu’il pense de lui-même tel que nous le connûmes, de ce plus ou moins grand poète qu’il fut. C’est, je crois, la seconde fois qu’on l’interroge en ce sens et je tiens à m’en excuser. Estime-t-il que sa mort fut prématurée, jouit-il un peu de sa gloire. " Non et non. " Quand il pense à Apollinaire il avoue que c’est comme à quelqu’un d’étranger à lui-même et pour qui il ne ressent qu’une banale sympathie. Nous allons nous engager dans une voie romaine et je crois savoir où l’ombre veut me mener (elle ne m’étonnera décidément pas, j’en suis assez fier). À l’autre extrémité de cette voie se trouve en effet une maison qui tient dans ma vie une place considérable. Un cadavre y repose sur un lit et autour de ce lit, qui baigne dans la phosphorescence, ont lieu à certaines époques des phénomènes hallucinatoires dont j’ai été témoin. Mais nous sommes loin d’être arrivés et déjà l’ombre pousse devant elle les deux battants encadrés de boutons d’or d’une porte rouge sombre. J’y suis, ce n’est encore que le bordel. Incapable de la faire changer de résolution, je prends à regret congé de l’ombre et reviens sur mes pas. Je suis bientôt aux prises avec sept ou huit jeunes femmes, qui se sont détachées d’un groupe que je distingue mal sur le côté gauche et qui, les bras tendus, me barrent la route à elles quatre. Elles veulent à tout prix me faire rebrousser chemin. Je finis par m’en défaire à force de compliments et de promesses plus lâches les uns que les autres. J’ai pris place maintenant dans un train en face d’une jeune fille en deuil qui s’est, paraît-il, mal conduite, et à qui sa mère fait la morale. Elle a encore un moyen de se repentir mais elle reste à peu près silencieuse.

Renée Gauthier :

Je suis dans un champ avec Jim. Il veut me cueillir un fruit dans la haie bordant le champ, un fruit qui me semble être une noix. Elle n’est pas assez mûre, je n’en veux pas. Pour qu’elle mûrisse il cherche à la recoller à la branche d’où il l’a détachée. Je n’ai pas le temps de lui dire que c’est insensé : il pose le fruit qui tombe de l’autre côté de la haie. Un jeune homme qui passe et que je crois reconnaître, le voyant désolé lui ramasse une noix, mais Jim lui dit : " Pas celle-ci, non, cette pêche. " Le jeune homme trouve la pêche et la donne à Jim qui me l’offre puis il part en gesticulant et en affirmant qu’une noix tombée d’un noyer, devient une pêche quand elle a touché terre.

Jim et moi, avançons dans le champ de blé. Nous suivons l’allée centrale. J’aperçois au bout des pots de reines-marguerites multicolores. Cela m’intrigue, mais je n’ai pas le temps de m’en occuper, mon compagnon est tellement amoureux que ses caresses me font tout oublier. Je ne songe qu’à chercher un endroit propice pour faire l’amour. Nous nous étendons au creux d’un sillon ; mais tout mon plaisir est gâté, car je m’aperçois que la terre humide salit la belle pelisse de lapin blanc qui le recouvre. Je me lève donc et m’éloigne à la recherche d’un endroit plus sec. Je découvre au bout du sillon un châssis de pépiniériste peint en noir. Autour, écrits en noir sur la terre jaune et encadrés de chaux je lis ces mots : " Une bête venimeuse et assoiffée a sucé tout le sang de ma petite nièce âgée de six mois, qui en est morte. À sept heures ce soir des camélias fauves entoureront le corps de ma nièce morte. " Très intriguée j’appelle Jim. En lisant cela, il hoche tristement la tête. Alors je comprends pourquoi j’ai vu des reines-marguerites. Mais tout à coup je m’aperçois que Jim qui est devant moi a sa braguette ouverte à la façon d’un tabernacle J’essaie de repousser les deux petites portes car j’aperçois le jeune homme qui nous avait parlé tout à l’heure de l’autre côté de la haie (il glane tout près de là) mais les gonds sont rouillés et je suis sûre à cette minute qu’il faut, qu’il nous faut absolument trouver un endroit sec entre deux sillons. Tout à coup j’entends des cris, des appels. Je regarde dans cette direction, et tout au bout du champ, par un passage que j’ai connu dans ma jeunesse, je vois se faufiler le jeune homme que j’ai déjà vu tout à l’heure. Il a volé quelque chose. Des femmes dans un champ voisin crient : " Au voleur ! " et, courant de toute la vitesse de ses jambes un garçon de café le poursuit. Jim et moi, nous dirigeons de ce côté pour voir ce qui va arriver. Rendus au passage, nous sommes repoussés, jetés à terre, balayés littéralement par une chasse-galerie (1). En même

(1) Ceci est un mystère de mon enfance. Ma mère qui m’a souvent effrayée en me racontant qu’elle avait entendu le bruit de la chasse-galerie n’a jamais pu m’expliquer en quoi elle consistait. Ce sont d’après elle, ses bruits énormes, assourdissants d’hommes et de bêtes monstrueuses qui passent dans les airs à une certaine date de l’année. Quand on les entend on doit s’étendre à plat-ventre sur le sol et se boucher les oreilles.

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temps je vois le jeune homme franchir à nouveau le passage. Il est poursuivi par un chien énorme. Je le suis des yeux une minute puis je vois l’homme s’envoler et le chien faire un bond formidable et retomber à terre où il reste sans mouvement. Je cherche l’homme dans le ciel. Je vois, et Jim voit en même temps que moi, un grand oiseau, mais je me rends compte aussitôt que c’est le premier d’une bande laquelle m’apparaît déployée en éventail. Ils sont au moins une centaine. Ils volent lentement comme ces bandes d’oiseaux qu’on aperçoit en mer. Je les dénombre en une seconde. Ils sont 85. Ils passent non loin de nous et abaissent leur vol. Nous voyons alors que ce sont de beaux oiseaux absolument blancs, à l’exception du cou et d’une partie des pattes ; ils ont, au bout des pattes, des pieds extrêmement longs et presque cylindriques, des pieds en pain de sucre. Et la symétrie des plumes noires et des plumes blanches me fait croire que ces oiseaux portaient des souliers de daim noirs avec des brides sur le cou-de-pied et des lanières autour de la cheville, comme ceux que portent les femmes. Ces oiseaux me semblaient chaussés et cravatés de noir. Leurs pieds se balancent au-dessous d’eux.

– On jurerait des sportsmen faisant du ski dans les airs, me dit Jim.

Je les vois descendre lentement derrière la haie et les grands chênes du pré voisin. Ils s’abattent d’un seul coup. Jim me dit :

– Viens donc, s’ils se couchent tu pourras peut-être leur voler une paire de souliers.

Nous courons dans leur direction. Ils sont là picorant l’herbe. Nous nous approchons doucement. Je prends la canne de Jim pour en tuer un qui ne bouge pas, mais à mesure que je m’approche de lui il s’éloigne. Il en est de même pour les autres. Enfin je n’en vois plus qu’un très grand et je m’élance sur lui… Je me vois debout, appuyée sur sa poitrine. Il a maintenant la tête d’un homme, mais ses bras sont des ailes qui se ferment, s’ouvrent et se referment sur moi. Je chante à tue-tête :

– C’est un oiseau qui bat de l’aile… (air de : C’est un oiseau qui vient de France…)

Tout à coup je me sens allongée près de lui, la tête sur sa poitrine. Mon cœur et mes tempes battent très fort. Je viens d’être sa maîtresse. Avec le bout d’un de ses grands pieds il me relève le menton, me forçant à détourner la tête. Je vois alors Jim lutter désespérément avec un des oiseaux. Celui-ci avec ses pieds démesurés, cherche à étrangler le garçon de café, qui avait poursuivi un voleur, en criant :

– Tu as notre uniforme, mais tu n’es pas de notre congrégation. Le garçon de café quitte son gilet noir et ses souliers pour ne plus être en noir et blanc. Je me tourne vers mon oiseau-homme qui répète :

– Je resterai une semaine ici… je resterai une semaine ici… oui, oui, oui…

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TEXTES SURRÉALISTES

Marcel Noll :

L’or chantant, l’or saignant, l’or blessant, l’or chevauchant, l’or s’enivrant, voici l’oraison du quatrième linge de Saint_Malthus ! La tour penchée qui m’abrite, air pur et soleil du son, ô amour, vos habits brillants m’attendent au dortoir. Petites âmes, cristal, cristal, ô amour, je dors et je dors. La milliardaire me protège et l’aigrette du chapeau de la dame d’en face me conte ses aventures. Roses rouges que l’on écrase entre les dents, le soir venu : une bataille où l’héroïsme fait figure de heurtoir ! Flots de murmures qui retombent en cendre fine comme le duvet sur le crâne entr’ouvert d’un nouveau-né. Si tu avais à choisir entre la mort et une pente dorée, c’est la pente que tu choisirais. Eh bien, tu parles d’un appareil respiratoire ! Voici le langage qui se déplie, déplie comme s’il allait s’envoler. Qu’est-elle devenue, la belle silencieuse qui me berçait au bois, un jour de canicule ? Voici le sang qui coule dans ses veines, le sang qui entoure ses yeux, le sang qui roule de petites bulles brillantes et des bribes de brebis vers les bocaux de brocart ! Le paratonnerre du silence mugit sous les cris d’un mistral lointain, et les lions sont proches. Donnez-nous la distraction du requin qui, ayant une demi-douzaine de harpons dans sa peau d’un mètre et demi d’épaisseur s’offre en spectacle en exécutant des danses occultes. Luxure et coups de poignard appuyés sur le comptoir d’un bar. Le port n’est pas loin, et les tonneaux s’enlacent avant de partir. Les singes et les journaux quotidiens s’en donnent à cœur joie, et le linge s’envole vers le lustre qui jette des regards candides à l’escalier dérobé, à la sortie secrète.

Il est six heures et demie au cadran des Grande Eaux. Il n’y a rien d’étrange dans le fait d’assassiner le vieil homme. Grand Soir, cela veut dire : yeux hagards, crépuscule, puis l’inévitable gouffre à-tripes. Cela veut dire encore : et je suis faible. (Un cœur apparaît soudain dans un linge précieux, et se met à saigner.)

Les cartes qui viennent d’être caressées par mes mains s’annoncent comme étant terriblement ravageuses. – Les enseignes se décrochent difficilement, et le fou du passage Verdeau court toujours. C’est sans doute à cause de ce dernier qu’il m’est impossible d’avancer mes pions.

Robert Desnos :

L’étoile du Nord à l’étoile du Sud envoie ce télégramme : " décapite à l’instant ta comète rouge et ta comète violette qui te trahissent. – L’étoile du Nord. " L’étoile du Sud assombrit son regard et penche sa tête brune sur son cou charmant. Le régiment féminin des comètes à ses pieds s’amuse et voltige ; jolis canaris dans la cage des éclipses. Devra-t-elle déparer son mobile trésor de sa belle rouge, de sa belle violette ? Ces deux comètes qui, légèrement, dès cinq heures du soir, relèvent une jupe de taffet as sur un genou de lune. La belle rouge aux lèvres humides, amie des adultères et que plus d’un amant délaissé découvrit, blottie dans son lit, les cils longs et feignant d’être inanimée, la belle rouge enfin aux robes bleu sombre, aux yeux bleu sombre, au cœur bleu sombre comme une méduse perdue, loin de toutes les côtes, dans un courant tiède hanté par les bateaux fantômes. Et la belle violette donc ! la belle

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violette aux cheveux roux, à la belle violette, au lobe des oreilles écarlate, mangeuse d’oursins, et dont les crimes prestigieux ont lentement déposé des larmes d’un sang admirable et admiré des cieux entiers sur sa robe, sur sa précieuse robe. Les étranglera-t-elle de ses doigts de diamant, elle la charmante étoile du Sud, suivant le perfide conseil de l’étoile du Nord, la magique, tentatrice et adorable étoile du Nord dont un diamant remplace le téton à la pointe d’un sein chaud et blanc comme le reflet du soleil à midi ?

Timonières, comètes violette et rouge, timonières du bateau fantôme où guidez-vous votre cargaison de putains et de squelettes dont le superbe accouplement apporte aux régions que vous traversez le réconfort de l’amour éternel ? Séductrices ! La voilette de la violette est le filet de pêche et le genou de la rouge sert de boussole. Les putains du bateau fantôme sont quatre vingt-quatre dont voici quelques noms : Rose, Mystère, Etreinte, Minuit, Police, Directe, Folle, Et cœur et pique, De moi, De loin, Assez, L’or, Le verre vert, Le murmure, La galandine et La mère-des-rois qui compte à peine seize années, de celles que l’on nomme les belles années. En désespoir de cause les squelettes de l' Armada livrent combat à ceux de la Méduse.

La haut, dans le ciel, flottent les méduses dispersées.

Avant que de devenir comète l’étoile du Sud à l’étoile du Nord envoie ce télégramme : " Plonge le ciel dans tes icebergs ! justice est faite – L’étoile du Sud ".

Perfide étoile du Nord !

Troublante étoile du Sud !

Adorables !

Adorables !


Guillaume le Conquérant, celui même qui découvrit la loi d’attraction des bateaux, Guillaume le Conquérant est enterré non loin d’ici. Un fossoyeur s’assied sur une tombe. Il a déjà quatre-vingts ans depuis le début de ce récit. Il n’attend pas longtemps. D’une taupinière à ses pieds sort une lumière verdâtre, qui ne l’étonne guère lui, habitué au silence, à l’oubli et au crime et qui ne connaît de la vie que le doux bourdonnement qui accompagne la chute perpendiculaire du soleil au moment ou, serrées l’une contre l’autre les aiguilles de la pendule fatiguées d’attendre la nuit appellent inutilement du cri fatidique douze fois répété le violet défilé des spectres et des fantômes retenus loin de là, dans un lit de hasard, entre l’amour et le mystère au pied de la liberté bras ouverts contre le mur. Le fossoyeur se souvient que c’est lui qui jadis alors que ses oreilles ne tressaillaient guère tua à cet endroit la taupe reine dont la fourrure immense revêtit tour à tour ses maîtresses d’une armure de fer mille fois plus redoutable que la fameuse tunique de Nessus et contre laquelle ses baisers prenaient la consistance de la glace et du verre et dans le cham frem de laquelle durant des nuits et des nuits il constata la fuite lente et régulière de ses cheveux doués d’une vie infernale. Les funérailles les plus illustres se prolongèrent à l’attendre. Quand il arrivait les assistants avaient vieilli certains et parfois même les croque-morts et les pleureuses étaient décédés. Il les jetait pêle-mêle dans la fosse réservée à un seul et glorieux mort sans que personne osât protester tant l’auréole verte de ses cheveux imposait silence et respect aux porte deuil. Mais voici qu’avec le minuit anniversaire de la mort de Guillaume le Conquérant le dernier cheveu est parti laissant un trou, un trou noir dans son crâne tandis que la lumière verte irradiait de la taupinière.

Et voici que, précédées par le lent grincement des serrures forcées arrivent les funérailles du Mystère suivies par les clefs en bataillons serrés.

Elles sont là toutes, celles qui tombèrent aux mains des espions, celle que l’amant assassin brisa dans la serrure en s’en allant, celle que le justicier jeta dans la rivière après avoir définitivement fermé la porte des représailles, les clefs d’or des geôliers volées par les captifs, les clefs des villes vendues à l’ennemi par les vierges blondes, par la vierge blonde, les clefs de diamant des ceintures de chasteté, les clefs des coffres forts vidés à l’insu des banquiers par un aventurier, celles que, sans bruit le jeune et

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idéal conquérant retire de la serrure pour, d’un œil guetter le coucher de la vierge blonde.

Et tandis que les cieux retentissaient du bruit des serrures divines fermées en hâte le fossoyeur, le fossoyeur mourait sous l’entassement cannibale des clefs, sur la tombe de Guillaume le Conquérant, tandis que, dans la taupinière, à la lumière verte, se déroulaient les funérailles de la fourmi d’or, la serrure des intelligences.

Benjamin Péret :

Le monsieur obèse. – Par le savon Palmolive, je ne vous saluerai pas monsieur et ce nuage qui transporte à mon frère une cargaison de fleurs d’oranger vous crèvera sur la tête avant qu’une seconde soit tombée dans le panier rempli de sel de la guillotine où je souhaite que tu t’endormes ce soir.

Nestor. – Crapaud de lait aigre, tourne autour d’une étoile jusqu’à la fin des oiseaux, ce qui ne manquera pas d’arriver avant que la plume que tu vois au dessus de ce pachyderme ait repris sa forme primitive de cabaret mal famé.

Le monsieur obèse. – C’est à moi, vague de safran, que tu oses parler sur ce ton de chenille à la recherche d’un œil.

Nestor. – Rampe.

Le monsieur obèse. – Voilà le plus beau des chênes-liège, celui dont l’occiput est un métal malléable et qui se donne des airs de champignon vénéneux.

Nestor. – Depuis que le monde est une coupe de champagne, les chenilles et les plumassières obéissent à la loi de Newton qui leur ordonne de laver la vaisselle des officiers avec des feuilles de cactus. Le sais-tu, oreille de radis ?

Le monsieur obèse. – Encore, pourriture céleste ! Tu te permets de prendre le visage de la salière afin de pouvoir aller d’une urne à l’autre avec de grands airs de cigarette anglaise, mais tu sais bien que les volontés de la vapeur ne se peuvent transgresser par personne, pas même par une mécanique d’osier, pas même par une horloge molle, pas même par toi qui n’est ni cette mécanique d’occasion, ni cette horloge de réparation, ni rien autre chose qu’un aspect de la porcelaine dans ses diverses transformations. À propos, connais-tu les diverses transformations de la porcelaine ? Non, n’est-ce pas ! Eh bien, je vais te les apprendre :

1° Avant de naître, la porcelaine n’est autre que cette brume légère qui affecte la forme d’un dé à coudre et d’une brosse à dents la nuit. Puis, un jour, par l’intervention de Marie…

Nestor. – Halte ! Il y a des ravins où se tuent les cheveux bruns.

Le monsieur obèse. –… la porcelaine devient une bobine brillante, tu sais ! tire la BOBINETTE et la chevillette cherra… Alors, passe une danseuse de music-hall fardée de soupirs et de passion. Elle tire la bobinette et la porcelaine apparaît à ses yeux éblouis. Ce n’est plus ce sourire mélancolique que tu as déjà vu dans les tirs forains, mais une blancheur comparable à l’effet de la pluie sur une plante qui meurt de sécheresse, ou bien encore à la chute d’un chat qui, tombé d’un quatrième étage est étonné de se retrouver vivant sur le toit d’un tramway qui le conduit extra-muros, au milieu des loups et des barques de pêche.

" À propos de pêche voici comment j’ai connu Julie…

Nestor. – Quoi, Julie ?

Le monsieur obèse. – Oui, le pou ovale dont la noblesse est le plus sûr garant de ma vertu…

" Donc, je pêchais sur le bord d’une rivière, dont les eaux emportées par le vent tombaient, sur une colline voisine, sous forme de pommes pourries, à la grande joie des milliers de porcs et d’escargots violets qui la gardaient jalousement.

Naturellement j’avais fait une pêche abondante, si abondante même que les poissons entassés à mes côtés figuraient bientôt cet arc de triomphe que tu admires à Paris. C’est alors qu’une ablette tombant du sommet de cet édifice enfanta en touchant le corps d’un moineau mort de froid et de désir la petite fille aux yeux de toupie tourbillonnants, qui devint Julie.

À cet instant quelqu’un vint interrompre la conversation.

Née (au fait, était-elle née ?) d’une plaque commémorative indiquant que, là, avait été posée la première molécule qui devait former la première jambe artificielle, une femme en qui nul n’hésita à reconnaître Marie, vint à eux et leur reprocha leurs paroles qui la vêtaient de porphyre :

– L’eau coule pour faciliter la propagation de la lumière et du son. Il n’en est pas de même pour vous : si une pierre roule du lieu de sa naissance, qui ne peut être qu’un légume malade, jusqu’à la mer où il s’arrête de crainte de mouiller ses chaussures vernies par le temps et par la magnanimité des siècles qui ne sont pas si passés qu’on veut bien le dire, la mer arrête un moment son mouvement de flux et de reflux. J’ai dit qu’elle s’arrêtait un moment, mais je n’ai pas précisé la durée de ce moment. Je me hâte de le faire. Eh bien, il est égal à la valeur nutritive d’une banane, sachant que ladite banane faisait partie d’un régime parfaitement constitué et issu d’un bananier de pure race ayant toujours vécu dans de parfaites conditions climatériques, hors de la présence (dans un rayon de cinquante litres) de toute particule, si minime soit-elle, de sciure de bois et d’ambre des pagodes.

J’ai dit.

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Georges Malkine :

Le soir tombait et se relevait tour à tour, ivre de lampes et d’ombres, et de détours, rampant dans la ville d’arcades comme un serpent près de la mort. À l’heure où l’heure se demande, j’entr’ouvris la main d’une passante magnifique. Elle était d’origine polaire, et toujours sur le point de s’enfuir ou de parler. Quand l’habitude parut la rassurer, elle commença de me conduire. Mes innombrables questions muettes la développaient à mes yeux débutants et lui faisaient, selon le lieu et selon la question, un chemin de bure ou d’écarlate. Ses pas fondaient l’asphalte, y laissant des traces de mains et des fleurs ténues.

Il me souvient du moment où notre course devint pareille à celle d’un bolide plein de désirs et de délires, profilant les maisons, les chevaux de soie les plus voyants, les jardins élémentaires, les océans qu’un soupir desséchait, les jouets en pierre des insectes, et jusqu’à cette liqueur marine dans les paupières des femmes d’amants.

Toute circonstance avait disparu de la surface terrestre. Les manomètres, fous de douleur, nous abandonnèrent vers Saturne où, comme le veut la coutume, nous nous fiançâmes.

Les anges centrifuges allaient moins vite que nous. En guise d’adieu, plusieurs d’entre eux se suicidèrent spontanément, et ces morts exhalaient des halos de lumière aiguë que nous perdîmes rapidement de vue.

Quelle nuit du calendrier oserait défier la nuit de la passante, qui prolongeait avec moi une nuit éternelle, plus raidie à chaque instant, et plus intime.

Tout ceci, après tout, je ne le dis à personne.

Les doigts de la passante, autour des miens, se desserraient. Mais plus n’était besoin de nos forces. Nous etions chacun la moitié d’une même goutte d’eau. Trop silencieux et trop petits, nous ne participions plus de quoi que ce fut. Nous allions au seul gré de mon cœur, cercle vicieux sans dimensions, gélatine piquée de points d’or et de toupies chantantes.

L’oreille de la passante disait des mots sans suite. Le vent nous dénuda complètement, et plantait parmi nos cheveux de longs avertissements.

La vitesse devenant extraordinaire, l’aisance la plus sensible revint à nos mouvements. Dieu, attentif à l’absence, baissait la tête.

Le souvenir de cette aventure d’aventuriers se dissout aussi vite que le rêve d’un ami, et j’ai beau enfoncer mes yeux avec mes poings et boucher mes oreilles sournoises, comme font les anglais dans les cryptes (1), je ne retrouve que très fugitive la gigantesque proue de galère, sculptée de membres défunts, qui soudain ridiculisa notre équilibre et notre science, soutenue qu’elle était par une carène insignifiante, et du haut de laquelle, chaussures laissées à la porte d’un iceberg, le maître d’équipage et le maître d’hôtel, tous deux en habit noir clair, un sourire crânement posé sur l’oreille, suçaient la mer d’huile mousseuse par le bout de leur longue-vue.

(1) Une discrimination s’impose (absolue au point de vue sentimental) en ce qui concerne la personnalité extra-humaine considérée en tant qu’affluent poétique valable, communément appelée air du temps, façon de parler, ou encore, plus subtilement sans doute, de quoi écrire s’il vous plaît.

Le fait de l’existence de ce problème procède de la série d’événements générateurs simples appelés contrastes ou contractes, déterminables par l’absurde, et qu’éclaire violemment nuit et jour, pour l’édification du principe, la réfraction généreuse de votre eau lustrale.

Tant d’âges ont vécu, et si peu d’hommes, que nous restons pantelants dès qu’une quille nouvelle est disposée dans le jeu de nos expectatives. Jeu des plus réduits, cependant, et qui vraiment se déploie à travers un nombre trop restreint de mesures concevables, pour peu que nous réalisions ensemble, comme le voulait l’origine de la vie, l’atteinte et la solitude virginale.

Qui de vous n’a été tout près de le comprendre, mais qui bientôt sentait son front heurter le plus haut des plafonds ? Qui de vous n’est parti sans bagages, mais qui au premier pays n’achetait une petite valise pour y plier son cœur ?

Puis, une odeur, qui venait des seins de la passante et qui, à la manière des projecteurs de guerre, transforma subitement notre route si nerveuse en un toboggan étrangement ascendant et strictement confortable, plaisir qui nous atteint sans difficulté malgré notre tension sans cesse accrue.

Un orage. Le premier que je vis, en somme, parce qu’il me fut donné, à moi homme, de voir un orage dans sa totalité. Vous voyez cela ? Non.

Moins léger qu’elle et tenant sa main gauche, je ne voyais plus la passante que de trois quarts gauche arrière. Mais j’entendis sa voix pour la première fois. Elle hurlait.

" Cœur ambidextre, entendis-je, œil arachnéen, amant extrême du verre sous toutes ses formes et sans aucune forme, né du verre, vivant du verre et de sa poésie, superstructeur de superstitions, mécanicien de la distance, paranoïaque aux parcs fermés, invincible bouée des boues bienvenues, praticien clandestin des couloirs et du sang, accoucheur d’ordures et larbin du miroir, baisé au front par l’infamie des carrefours méticuleux, ami, ami, ami du seul et vingt-neuf février ! "

Ses paroles furent telles, la première fois qu’elle parla. Parla-t-elle ? Et pourtant je suis ici, des ongles sont au bout de mes doigts et des voix vides me guettent. Je suis ici, et là, ailleurs et autrement, et soi-disant je vous regarde, vous, nécropole des confidences malpropres.

Je dois avouer que je m’entr’ouvre une seconde, tous les mille ans. Prenez-y, dans ce grand

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coffre asthmatique et sans fond jamais, la substance de vos rêves décharnés. Ils s’élanceront comme ces allumettes qu’on retrouve toujours, que ce soit au com des rues ou dans le sillage des nouvelles rencontres. Pérégrinez suivant votre spirale, de l’infini vers le centre. Du haut du ciel ou du haut d’un microscope, vous caressez vos ennemis, et vos ennemis vous caressent.

Un jour qu’il fera nuit d’amour, tout de même, je vous entrerai dans ma maison provisoire, généralement avide de crevaisons flagrantes et de calembours susurrés la tête en bas. La porte en est sous une très vieille terre que rien ne décèle à l’étranger, à moins qu’il ne s’agisse d’un polaire.

Les polaires ne parlent pas, et n’ont pas le temps de rien faire ni de faire quelque chose. Ils sont graves comme les eaux, et clairs comme eux-mêmes seuls. Ils ne se connaissent point les uns les autres, ni ne savent rien d’eux-mêmes. Ils sont vêtus comme les embarcadères et comme ces endroits des gares qu’on ne peut pas photographier.

Ai-je parlé des polaires ?

Ce fut Ludwig Ha, mon vieil ami Berlinois de vingt minutes, qui me révéla les polaires, après m’avoir secrètement mené vers la seule rue qui leur soit officieusement réservée. Une rue sans maisons et sans hommes, pavée de dominos de marbre qui dansaient sous nos pieds. Le bout de cette rue, contre toute attente, me sépara brusquement de Ludwig Ha, et dans le même temps que je pensais ensemble aux polaires et à eux-mêmes, un vertige rose passa sur ma nuque.

C’est alors que la passante et moi quittâmes le toboggan pour la fleur.

Je dis alors, car alors fut la transition. Des crapauds nous suivaient à tire-d’aile.

Le toboggan devint brusquement translucide, dégageant un parfum que je crois être celui de l’eau de Seltz, et se rétrécissant de telle sorte que nous nous trouvâmes collés, et que force nous fut d’entrer dans la fleur. Je dis la fleur, parce qu’il est remarquable que j’aie vu la fleur, et je dis ceci à cause de la vitesse toujours grandissante, qui ne m’eût pas permis de distinguer une forme quelconque à moins de cinq mille lieues environ.

La forme de la fleur était celle de l’arum vulgaire, où les Romains se désaltéraient après le cirque. À vrai dire, ce n’était ni une fleur ni même une chansonnette, mais l’entrée d’un conduit de section circulaire, d’un périmètre qui ne passait pas trois cents pieds.

Je dois mentionner, aussi bien que le rapport des petits doigts présents et débiles, cette exiguïté qui devait profondément nous émouvoir, à cause des incalculables commencements.

La paroi du conduit, d’ordre colonial, était d’une blancheur absolue et véhémente, c’est-à-dire composée de couleurs et de non-couleurs vermiculaires, animées d’intentions énergiques, et qui faisaient l’amour sans discontinuer, à l’instar de Paracelse et des cavaliers japonais. Cette blancheur, enfin, s’avéra au point que je m’étonnais de la savoir.

Et pourtant elle était douce, douce au monde comme le poil des femmes ; comme ces phrases que disent les statues, et que nous n’avons le droit d’entendre que lorsque nous avons entendu toutes les phrases que nous pourrions faire nous-mêmes.

Et maintenant c’est le deuil, le vrai deuil, bordé de flammes d’alcool. Voilà pourquoi. Après avoir dépassé tant de paroxysmes, la vitesse était évidemment devenue blême et fine, mais elle était toujours régulière, rappelant en nous, selon le Talmud et la Bible, plusieurs sens disparus, dont celui du baiser véritable, qui se donne comme on donne un trésor enfoui ; que seul un fil accouplé dans nos greniers (qui ne se trouve qu’à la faveur des tâtons) et qu’on tient entre les dents quand on s’en va, peut réveiller et développer à sa majesté changeante.

Ici vient le prodigieux prodige.

Et le prodige est fini. C’est fini. Je marche rue Froidevaux, dans cette direction de lune et de miroitantes petites vertes.

Là est une fenêtre, à la barre d’appui de laquelle vient se poser à l’amazone une ancienne musique. Elle déroule avec précision un métrage important de dentelles sacrées, c’est-à-dire issues de la neige et du sucre de canne, présentant l’aspect bonhomme des grottes de Fingall. Elle soumet ces dentelles à tout-venant. Puis elle se gaufre, et diminue progressivement de volume, jusqu’à l’éclair dans lequel elle disparaît par l’orifice d’une bouche voisine.

Le prodige est bien autre chose. Malheureusement, ou ainsi que vous le voudrez, le prodige fut vertical, et donc il échappe logiquement une relation historique. Rien ne peut en être confié. Je noterai simplement, pour l’acquit d’une volupté personnelle et internationale, non attributive de la juridiction des tribunaux de la Seine, les indices suivants qui s’y rapportent :

– Plus un piano contient d’eau, et moins il est aisé de s’en servir.

– L’ombilic court sans cesse et se nourrit d’entre-deux.

– L’apoplexie de la délicatesse perd pour se qui lui survit toute signification horaire.

Il ne reste plus dès lors que le dernier souvenir, tragique entre tous. Celui d’un cri entendu dans le conduit blanc. Ce cri était tristement humain ; sans doute fut-ce lui qui ôta la courroie.

Tout ce que j’ignore m’est témoin, et les caves et les toits, et mes amis brûlés, et la tombe bavarde et la muette naissance, et ma sainte

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pensée, que ce fut là et que c’est là seulement ce que jusqu’à nouvel ordre je puis consentir à nommer le voyage.

J’ai conservé la passante C’est une main et son avant-bras, le tout en bois des îles. Rien ne la distingue de celles dont se servent les gantiers pour exprimer, en chambre noire, la pudeur de leur complexion, si ce n’est que l’articulation du pouce se trouve au milieu de la seconde phalange, qu’elle est latérale, et que l’ensemble constitue indiscutablement un poignard à cinq lames, unique et dernier descendant.


GERMAINE BERTON

L’absolue liberté offense, déconcerte. Le soleil a toujours blessé les yeux de ses adorateurs. Passe encore que Germaine Berton tue Plateau, les anarchistes, et avec eux un très petit nombre d’hommes, moi-même, applaudissent. Mais c’est qu’alors elle sert, paraît-il, leur cause. Dès que sa vie l’emporte, qui la suivrait dans ce qu’on nomme ses écarts, ses inconséquences, il y a trop à parier qu’elle compromettra ses approbateurs. On préfère alors invoquer la maladie, la démoralisation. Et bien sûr que les anarchistes exaltent la vie, réprouvent le suicide qui est, comme on le sait, une lâcheté. C’est alors qu’ils me font connaître la honte : ils ne me laissent rien d’autre à faire qu’à me prosterner simplement devant cette femme en tout admirable qui est le plus grand défi que je connaisse à l’esclavage, la plus belle protestation élevée à la face du monde contre le mensonge hideux du bonheur.

LOUIS ARAGON.

AFFICHE

Lu boulevard Raspail, une affiche jaune imprimée, ainsi conçue :

DÉCORATION

Si la dame qui a dit à une dame sur le seuil du Bon Marché le 18 octobre vouloir ordre de décoration veut envoyer ses noms et adresse chez concierge 139, Boulevard Saint-Michel, 5e, au nom de Grahame, peut-être s’arrangera-t-on.

UNE VEUVE INCONSOLABLE

Blois, 5 novembre. – Ne pouvant se consoler de la mort de son mari, employé des chemins de fer, écrasé accidentellement le 21 septembre à Vernouillet (Seine-et-Oise), Mme veuve Besnard, née Collin, 33 ans, demeurant chez sa mère, à Mazangé, s’est pendue.

(Libertaire.)

Paul Eluard :

L’hiver sur la prairie apporte des souris
J’ai rencontré la jeunesse
Toute nue aux plis de satin bleu
Elle riait du présent, mon bel esclave.

Les regards dans les rênes du coursier
Délivrant le bercement des palmes de mon sang
Je découvre soudain le raisin des façades couchées sur le soleil.
Fourrure du drapeau des détroits insensibles.

La consolation graine perdue
Le remords pluie fondue.
La douleur bouche en cœur
Et mes larges mains luttent.

La tête antique du modèle
Rougit devant ma modestie
Je l’ignore je la bouscule
O ! lettre aux timbres incendiaires

Qu’un bel espion n’envoya pas
Et qui glissa une hache de pierre
Dans la chemise de ses filles
De ses filles tristes et paresseuses.

À terre à terre tout ce qui nage
À terre à terre tout ce qui vole
J’ai besoin des poissons pour porter ma couronne
Autour de mon front

J’ai besoin des oiseaux pour parler à la foule.

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Jacques_André Boiffard :

Sur l’établi des voluptés à venir, les volutes de caresses se détendent en fermant les bras ; l’étau des cheveux alterne sa chanson avec celle du vilebrequin du désordre. On rabote les matières premières des solutions de continuité dont les copeaux s’entassent sur le plancher arborescent Le charpentier est en chemise sans bras, très comme il faut, malgré les apparences de raison qui sont suspendues aux parois de notre crâne. C’est ainsi que passe dans un sablier de chair le temps de la vie : globules. On rirait pour un peu de tous ces outils inutiles quoique de métal précieux, si les rires pouvaient naître sur nos dents déchaussées ; nos dents qui brillaient tant dans la nuit rouge se sont éteintes et les baisers n’ont plus de phare. Tant pis pour la procession qui s’avance locomotive en tête. Est-ce un train de pèlerins ? Les hommes se souviennent de cagoules blanchies par la jeunesse et les petits enfants ne seront là qu’hier. Les femmes sont restées dans la campagne dorée d’azur où leurs éventails de doigts se ferment sur des coffrets : splendeur des laisser-aller et des déménagements. La procession s’avance enveloppée de fumée teinte spécialement par les effets de caractères anonymes. Lisez au-dessus des wagons sans portières la devise des pèlerins : " Soutiens ton esprit par l’élévation des ascenseurs. " Admirable précepte qui flambe sur un plat d’airain sans le secours de nos bras tendus vers le diamant jaune. Les exaltés atteindront-ils l’atelier des désirs ? nul détail ne permet de le croire et si vous doutez pesez les grains de sable de ma plage d’océan avec des balances fausses, vous aurez le secret de ce qui vous charme. Encore faut-il admirer les fleurs disposées en échiquier par le jardinier de l’élan pour s’apercevoir que toutes ces lamentations que l’on entend ronfler au creux de ses poches ne sont qu’un tableau où la matière surpasse la vitesse des candélabres qui éclairent la scène sans sourire.

L’acteur qui jouait Robespierre ce matin-là avait laissé prendre son col dans l’engrenage d’une machine à battre. Il en ressortit un violent mal de tête qui jeta la terreur parmi les monuments aux soldats décorés de la croix triste. Le malheureux se décida à se faire la barbe avec une bouteille de schnick dérobée dans l’arrièrecuisine de son grand-père, Dieu, le compositeur d’anatomie bien connu. Il s’élança donc à la poursuite de l’autruche aux cailloux friands mais trébucha sur des pattes de salamandre et se fractura les omoplates. Avant de mourir il prononça ces paroles : " Alfred Jarry descend des degrés qui mènent à un étage supérieur. Ses pieds marquent leur empreinte dans la pierre, il descend. Au bas des marches il donne de violents coups de pied à tous les a qu’il rencontre dans les poèmes de Roger Vitrac et de Pierre Naville Il se dirige ensuite vers les réservoirs, trois grosses incongruités rangées le long des rails. Arrivé près d’un réservoir il commence à dérouler une espèce de chaussette russe qui entoure son pied gauche, mais il s’aperçoit que cette bande d’étoffe verte enveloppe aussi la jambe, la cuisse, l’autre pied et même tout son corps sauf un trou pour laisser tousser les cheveux. "

Ma chair se casse, une ligne de baisers, parabolique restreint l’infini dans les yeux des peuples. Les larmes du soleil tombent doucement dans une coupe où nagent les sirènes, idées d’absolu. Mes hanches saignent et je vais là-bas vers les arbres qui parlent. Les feuilles sont mille bouches et les paroles s’allument par le frottement de la chlorophylle sur les visages Les feuilles ne choient pas plus que les oiseaux et l’encens vivant. Dans le fleuve qui nourrit le temple du temps se lovent sur un fond de rocs des reptiles plus beaux que les vices de forme. Les malentendus se noient journellement dans le fleuve malgré les efforts périmés des distractions. Les rives sont deux montagnes pyramidales et le matin la lune sort d’un cratère d’acier lorsque le pâtre des galets des plages siffle dans ses doigts. De l’autre cratère s’élance parfois la lumière des venues. Les arbres parlent aussi aux grilles des jardins et d’autre chose mais jamais de moi. Il ne se passe pas d’évennement sans importance qu’une femme ne laisse tomber de son sac à main la raillerie des angelus où ses pieds s’embarrassent. Les enfants appellent cela leurs grands bijoux de mica. " Si vous avez un frère n’hésitez pas à le considérer comme un porte-plume sans vous préoccuper de la réaction du noir animal. – En effet il est si simple d’arracher les lames de vos côtes qui empêchent vos poumons de voir clair même si votre fille s’appelle Marthe. – Marthe comme un lapsus, un cataplasme ou une amibe enkystée dans son orgueil. " Le tapis vert de la route s’annonce un bien mauvais calculateur toutes les bornes kilométriques portent le même chiffre en allant vers les îles où en revenant par le chemin des pendules roses. L’eau s’étend très loin au-dessus du sol, aussi ne peut-on y porter le pied sans élever le genou plus haut que le lobe de l’oreille gauche. Pour le reste rapportez-vous-en à la conversation citée plus haut.


LA DÉSESPÉRÉE AU PARAPLUIE

Compiègne, 5 novembre. – À Margny-les-Cerises, Mme Billiard, née Marie Thiroux, 53 ans, se lève la nuit, prend sa lanterne et son parapluie, puis se précipite dans le puits de sa voisine, Mme Villette, où l’on retrouve son cadavre.

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S. B. :

Ceci se passait au printemps dans un jardin où les habituels vers luisants étaient remplacés par des perles noires dont la vertu est de n’émettre qu’un seul rayon lumineux lequel brûle le point où il tombe.

" Vous désirez que mon sein soit une boule de neige, disait la jeune fille. Fort bien, j’y consens. Mais que ferez-vous pour moi en échange ?

– Emettez un vœu ! ma divine, et qu’il soit en mon pouvoir de le réaliser !

– Je souhaite que pendant sept jours vous aviez autant de sexes que de doigts à votre main droite. "

Or le jeune homme fut immédiatement changé en une étoile de mer. La jeune fille se pencha vers lui avec un sourire satisfait.

" Que vais-je faire ? pensa-t-elle. Je ne savais pas que c’était si facile de se débarrasser d’un galant trop hardi. Les arbres me restent avec leur étreinte majestueuse. "

Elle avait compté sans la mer qui, furieuse de voir un de ses enfants injurié par une terrienne, envahit sourdement la lande pour le reprendre et le venger. La jeune fille ne fut plus bientôt qu’un voile transparent étendu sur les flots calmés, et dont la coquetterie était régie par le vent, les mouvements par les caprices des vagues.

C’est alors qu’intervient un élément que le romanesque le plus étrange ne suffit pas à justifier. Une mouette s’empara du voile et alla le porter dans la cabine secrète d’un capitaine de navire. Celui-ci était un homme austère et passionné dont les deux occupations favorites étaient l’une de pratiquer sur les joues de ses hommes une inflation dénommée par lui hystérico-printanière, l’autre d’apprivoiser par des poèmes faits exprès pour eux les poissons qui, mangés par eux, se trouvaient enfermés dans le ventre des requins

Aussi fut-il très étonné en franchissant le seuil de la cabine où il enfermait les matériaux de ses expériences, de se sentir tout à coup suffoqué par un parfum analogue au son d’un violon plongé dans l’huile sainte, et qui, par une faculté qui n’est pas réservée à tous les parfums, imprima sur ses yeux un poids léger dont cet homme sentit tout de suite qu’il pourrait se transformer en visions stupéfiantes. C’est pourquoi depuis ce moment il ne s’étonna plus de rien.

Qu’est-ce qu’un capitaine de vaisseau sinon le sifflement du péril et l’aveu souterrain des sables mouvants ? Cet homme qui en imposait aux hommes par sa science, fut le jouet d’un voile de soie qu’un oiseau avait transporté chez lui. Quand il le vit il n’eut plus qu’un désir et le bateau s’enfonça doucement dans la mer.

C’est par un fracas infernal que cette opération lente et sournoise se traduisit aux sens des terriens.

Cependant l capitaine s’était penché au hublot le plus étroit de son bâtiment, avec l’impression que ses organes respiratoires trouvaient enfin dans l’eau un élément conforme à leur constitution. Les boutons dorés de son uniforme, malgré les ancres qui y étaient dessinées, furent autant de petits ballons d’un genre spécial qui l’emportèrent dans les profondeurs.

*

Il y retrouva d’anciens amis. Le caméléon qu’il avait un jour empêché de changer de couleur, la petite fille en larmes qu’il avait poignardée, la tulipe dite perroquet qu’il avait aidée à prononcer le mot jamais. Un jour un canot de sauvetage trouva sur la surface de la mer une algue plate et translucide qui avait des veines humaines. C’est ainsi qu’on sut que le capitaine était mort.

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Max Morise :

Je venais d’achever ce soir-là la lecture du Quotidien Dépouillé, lorsque j’entendis pénétrer dans ma chambre une circonférence composée d’aérolithes fraîchement tombés autant que je pus en juger par leur couleur et par leur saveur qui rappelait à s’y méprendre celle du pipermint. La joie avec laquelle j’accueillis mon visiteur était capable d’effrayer les hirondelles perchées sur tous les câbles sous-marins du monde, et j’en eus bientôt notion quand je sentis sur ma main gauche une piqûre que j’attribuai immédiatement à la saison malsaine et pluvieuse que nous traversions. À vrai dire les médecins n’ont jamais pu décider si c’était là un phénomène d’origine volcanique ou la simple manifestation d’une volonté résidant dans mon cerveau, mais néanmoins parfaitement étrangère à ma propre personne. Il y a eu dans ma vie plusieurs exemples de pareils suicides involontaires et le plus étrange ne fut pas le plus estimé par les spécialistes. Que ne sommes-nous pas tous des perce-oreilles, car dans ce cas il n’y aurait plus pour nous enrhumer ni Dieu ni Diable qui tienne et nous approcherions de la substance des purs esprits qu’on voit voltiger entre cinq et six heures du soir à la hauteur du pont de la Concorde, autrement appelé pont des Châteaux en Espagne. L’inventeur du vaccin contre le système Taylor m’a bien souvent répété qu’il suffisait d’une seule pierre tombant au milieu de la mare aux équateurs pour que toutes les fourmilières modernes reprennent leur primitif aspect de vignoble ravagé par le philoxéra. Mais voilà ? on n’a jamais pu encore déterminer le centre de ladite mare. Et pour cause. Il ne suffit pas d’une pivoine en guise de sourire pour que tous les palefreniers du monde soient affranchis de la terrible épidémie qui s’est abattue depuis deux siècles sur la corporation et qui se manifeste par l’arrêt des pendules des sujets atteints à 3 h 18 invariablement, malgré les courants d’air chaud dont ils ont soin de se munir. Peut-être que les visions en forme de chemin de fer Nord-Sud, sont la condition sine qua non de la transmission de la vie. Ce qui expliquerait le dépérissement progressif des populations qui ne possèdent pas de Nord-Sud. La valeur affective qu’on accorde aux caresses amoureuses ne peut pas cesser de varier en fonction de la dépréciation qui ne fait que s’accentuer lorsqu’on passe d’un âge géologique au suivant. Il serait intéressant d’examiner avec une grande attention le système proposé par l’Académie des Orgies pour remédier à ce grave fléau. D’abord toute transmission de pensée serait interdite aux sujets en âge d’être livrés à la consommation, de sorte qu’il n’y aurait plus à redouter toute une série d’accidents qui ont coutume de se produire lorsque les glandes qui secrètent le sperme du Grand Ruminant viennent à être coupées en deux, savoir : accidents de chemin de fer, naufrages, maux de tête, laisser-passer, luxure, circonspection, mélanges détonnants, etc., etc. Ensuite chaque commissaire des jeux serait chargé d’enduire de suif tous les gardiens de la paix en âge d’être mariés, puis de les réunir dans un bocal de cristal pur et de leur faire subir une préparation destinée à les rendre malléables et susceptibles d’être portés aux dimensions de 400 km de long sur 12 mm. de large. Il ne resterait plus qu’à délivrer du serpent qui les enlace les rois nègres et leurs ministres, après quoi la lune et ses marées n’auraient plus que faire dans le monde. Si bien qu’après des jours et des jours de cristallisation, l’ours des cavernes et son compagnon le butor, le vol-au-vent et son valet le vent, le grand-chancelier avec sa chancelière, l’épouvantail à moineaux et son compère le moineau, l’éprouvette et sa fille l’aiguille, le carnassier et son frère le carnaval, le balayeur et son monocle, le Mississipi et son petit chien, le corail et son pot-au-lait, le Miracle et son bon Dieu n’auraient plus qu’à disparaître de la surface de la mer. Il se peut qu’avant l’éclosion du poussin passion, les quelques débris de mie de pain qui subsistent après le passage des ouragans soient transformés en poudre à canon. Alors réjouissons-nous, car c’est un signe infaillible que les pissenlits vont bientôt (chacun son tour) manger les cadavres par les pieds. Le règne de la stupidité commence à dater de ce jour et nous ne lui voulons aucun mal. Qu’elle prenne seulement

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soin de nos mères et de nos épouses. Il n’est de bons sentiments qu’à celui qui sait s’en passer. Quand au reste, dussent les piliers du ciel me tirer les oreillers, je proclame qu’on en peut faire d’excellent boudin. Il n’y a somme toute qu’une maigre différence entre la myopie et la grandeur d’âme


ANDRÉ BRETON : MANIFESTE DU SURRÉALISME. POISSON SOLUBLE.

(Kra, éd.)

Après la Confession dédaigneuse, voici la Confession dédaignée, jetée aux quatre vents comme le sommeil aux astres, voici de nouveau André Breton seul, abandonné sur la paille de ses rêves.

Ce livre a les apparences de vie et de diamant d’une merveilleuse catastrophe dans laquelle tous les oiseaux du délire chantent juste, pendant que la lumière éclate d’un rire d’enclume, d’un bon rire digne à propos de tout. Secouez-vous, regardez, de grands pans de ciel s’écroulent, les étoiles ont changé de coiffure, le Soleil joue avec le Froid et triche :

" Plus de souffles, plus de sang, plus d’âme mais des mains pour pétrir l’air, pour dorer une seule fois le pain de l’air, pour faire claquer la grande gomme des drapeaux qui dorment, des mains solaires enfin, des mains gelées ! "

L’amour, mon maître, est grand. Le voici, plus mince encore, dans sa longue chemise d’extase, couché dans les marges de ce livre et du temps. Les femmes sont aux fenêtres ouvrant les rideaux roses de leur force et de l’éternel printemps, toute l’existence se décore de désirs et de visions, d’herbes et d’arbres et de danseuses rondes qui tendent leur poitrine douce et violente dans tous les sens :

" Puis elle mordit avec délice dans les étonnantes stratifications blanches qui restaient à sa disposition, les baguettes de craie, et celles-ci écrivirent le mot amour sur l’ardoise de sa bouche. Elle mangea ainsi un véritable petit château de craie, d’une architecture patiente et folle, après quoi elle jeta sur ses épaules un manteau de petit gris et, s’étant chaussée de deux peaux de souris, elle descendit l’escalier de la liberté, qui conduisait à l’illusion de jamais vu. Les gardes la laissèrent passer, c’étaient d’ailleurs des plantes vertes que retenait au bord de l’eau une fiévreuse partie de cartes. "

Je vais avec André Breton dans un monde tout neuf où il n’est question que de la Vie, je lis l’Oiseaupluie, je lis Sale nuit, le Camée Léon, le Rendez-vous, les Belles parallèles et soudain un énorme contentement de moi-même me saisit, l’absurde volupté enfantine de l’orgueil : André Breton est mon ami.

P. E.

LE SUICIDÉ PAR PERSUASION

La nuit du 3 au 4 septembre fut joyeusement fêtée par le courtier Henri Durand, Mlle Hélène Delacroix et son amie Lucienne Bonnot. Vers trois heures du matin, avenue Jean Jaurès, le courtier, hanté soudain d’idées noires, s’écria :

– Dieu ! que la vie est bête. Si on se suicidait tous les trois ?….

Il sortit son revolver et fit le geste de se loger une balle dans la tête ; mais il laissa tomber l’arme en murmurant :

– Le courage me manque.

– Lâche ! lui dit Hélène.

Elle s’empara du revolver et fit feu sur le courtier qui fut tué net.

Ce tragique dénouement la dégrisa et elle se laissa arrêter.

M. Lacomblez l’a renvoyée devant la Chambre des mises en accusation pour homicide volontaire. Elle sera défendue par Me Ernest Charles.

(Figaro.)

Louis Aragon :

Désormais les murmures ne prendront plus l’escalier pour rejoindre à travers le chèvre-feuille des lamproies le fantôme ornemental qui claque au sommet de la tour dans le vent noir et or des pirateries féminines. Une voyageuse au bord de ce précipice de mains serrées s’arrête et soupire. Déjà la volupté qui dépeuplait ses veines avait fait mine de disparaître comme les flammes légères sur les braséros des cafés. Déjà la volupté avait remis son petit chapeau de lophophore et indiqué du doigt la direction des cornets-surprises. La voyageuse hésitait à s’engager dans la grande spirale d’aluminium ajouré où deux par deux les souvenirs s’enfonçaient suivant une perspective cavalière qui permettait d’apercevoir la Place des Doges à Venise et plusieurs palais de couleur bâtis par des peuples supposés pour des divinités plus fausses que le baiser dans l’oreille. Dans les couloirs se perdaient de charmants singes armés de rouleaux de ficelles. L’un d’eux expliquait par une pancarte l’infirmité dont il était terriblement affligé depuis sa naissance. Paralysé de la fidélité, on reculait d’horreur à son approche, et de grands soupirs barbaresques, ornés de vues de volcans et de fêtes nocturnes, s’exhalait du bois cannelé des sièges d’apparat. Une girandole éclairée d’ombre courait après la fuite des idées dans ce superbe vestibule d’honneur où les marbres les plus purs étaient faits de hanches découvertes. On en suivait les défauts avec une attention soutenue que ni le chatoîment frais du ciel ni l’enivrement de l’alcool ne parvenaient à transformer en capucines. Les facteurs passaient et repassaient avec de grands écriteaux bleus où étaient dépeintes les affres de l’absence et celles de la jalousie. Sur les sofas éclairés par les coussins de tendresse, des mouettes s’envolaient continuellement.

" Nous sommes, dit le héron blanc qui remplaçait le mur du fond dont c’était ce jour-là le jour de sortie, nous sommes des plantes destinées à révéler au monde le grand désordre qui lui fait une odeur de salpêtre. Comprenez que tout se dissocie au toucher. Tout est poudre et poudre n’est pas assez dire : tout est évaporation. Nous sommes les vaporisateurs de la pensée. Nos jolies têtes de caoutchouc serties de petits filets rouges s’aplatissent et se gonflent suivant les alternances des marées d’idées, et l’on peut suivre sur nos flancs le tire-bouchon de verre qu’y dessine un fabricant routinier qui nous doit sa fortune et sa grandeur. "


Les navires ne sont à personne.

Francis Gérard.

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La femme est l’être qui projette la plus grande ombre ou la plus grande lumière dans nos rêves.

Ch. B.

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Francis Gérard :

Du sombre Aral où viennent les vents comme la menthe, sort une route creusée au flanc de la caverne et que les caravanes suivent en chantant. Derrière les mulets chargés de saisons, des filles au corsage de bière portent des mules de sable où scintille l’améthyste du crime. Au nord de cette route dans l’herbe de septembre, les vers luisants dévorent des crabes en rideau noir. Secouons le rideau et passons la tête par l’ouverture, les yeux surpris par l’obscurité ne voient d’abord rien que la barre d’appui des ténèbres puis dans un calme étang que la lune illumine de ses rayons de lynx un cadavre parsemé d’étoiles rougies au feu qui dessinent le plan du jardin du monastère.

Dans ce jardin auquel on accède par des marches creusées dans le corps même de l’os croissent des accents de harpes violets en forme de saule pleureur, aux branches desquelles pendent, comme des citrons ou des archets, des pourpoints fendus tout du long.

Glissez ce pourpoint sur la coquille métallique d’une épée et appuyez sur la mince bordure qui, éclaire le fer, il s’entr’ouvre en découvrant une trappe dans laquelle s’enfonce un escalier contourné en colimaçon.

Abandonnant sur la berge mes vêtements, mon linge fané comme une cuisse d’hirondelle, je me laissais glisser dans cette ombre ne gardant pour tout potage qu’une croix ciselée aux armes de la maison d’Ecosse : un peu plus loin près d’un réverbère allumé je trouvai une casquette en peau d’abîme à laquelle était collée une touffe de cheveux ensanglantés. Le sang caillé me mena aux buanderies dont l’odeur de uir tanné me découvrit les narines, un cheval piaffait près d’un tonneau de saumure et divers écriteaux indiquaient le chemin des poudrières où le déshonneur couche avec la garnison.

Je me faisais tout petit pour entendre le chant des grillons. Il m’appelait derrière une potence dont le chanvre battait comme un métronome, plus loin encore des roseaux entouraient une mare où un lévrier blanc s’accouplait à un albatros. Un marin qui chiquait contemplait ce spectacle et riait dans sa barbe ignorante du peigne. Ce marin ressemblait à Eluard.

Je continuais ma route vers la mer des deux persuadé que j’allais y rencontrer les amis du livre ces fanandels au cœur de sphinx qui puisent dans l’ardeur le plaisir de dépasser l’aventure. Un mur haut de six toises m’arrêta, je dus y creuser un trou de taupe et là je quittais mon regard qui continua seul sa route.

Une femme aux vêtements en lambeaux, les joues en feu et les seins dégrafés, avec je ne sais quel air d’ignorer l’art d’être victime, me prit à la gorge et me supplia de lui indiquer la rizière où les pistils des morts remplacent la farine propre à sacrer les rois. J’avais entendu parler de ce manioc qui s’éclaire comme l’ombrelle des méduses. C’est une toison verte dont les sœurs inégales se pressent les seins pour que jaillisse la tulipe mortelle dont le calque vaut le sang, dont l’étreinte dépasse en intensité l’Arabe aux mains calleuses. D’ailleurs je ne crois pas du tout à l’histoire des ventouses, collez-moi sous le sein ces herbes taillées en forme de paniers percés, et laissez venir, je m’en irai guilleret vers la colonie beige où des tourtes malines tailladent l’émeraude.

Seul un rêve épouvantable pouvait me faire sortir de cet état désagréable, pris de panique, où je me trouvai. Des larves au corps de feu traversèrent les bosquets et épuisèrent à mes talons leurs lèvres sèches et bourbeuses. Je n’aime pas l’amour des chiens de mer, ces bêtes ont la peau dure comme une vitrine et le plaisir n’en coule pas rose mais soixante fois plus bête qu’un alpenstock perdu rue Cambon, devant le Ministère des Athlètes étrangères.

J’envoyais rapidement au diable cet étalage de rascasses et la terrible maladie des phéniciens, cette maladie grinçante dont l’avènement se caractérise par la chute des glaces, la fonte des fontaines et l’abaissement du sens critique. On a vu une fois un riverain des neigeux continents du Parnasse hériter d’un canevas sans pouvoir comprendre de quelle serrure c’était le hérisson.

Je me révoltais dès l’abord contre cet abus qui consiste à nommer les paillettes d’un nom qui désigne les baldaquins mais que faire contre un fabricant de cerceaux qui a pour lui les cerveaux des vieillards et l’amour, cette hystérie.

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Le rêveur parmi les murailles

Du moment que je ne dors pas d’un sommeil sans rêve, il m’est impossible d’oublier que j’existe, qu’un jour je n’existerai plus. Mais, entre les deux montants inégaux de cette porte ouverte sur le vide, je peux fuir, gagner l’autre côté du mur, pour exploiter les champs illimités du rêve qui est la forme particulière que mon esprit donne à la réalité.

Ce que j’appelle rêve d’ailleurs, ce n’est pas cette inconscience totale ou partielle, cette sorte de coma que l’on a coutume de désigner par ce terme et où semblerait devoir se dissoudre, par moments la pensée.

J’entends au contraire l’état où la conscience est portée à son plus haut degré de perception.

L’imagination, libre de tout contrôle restrictif, l’extension sans limites convenues de la pensée, la libération de l’être au delà de son corps – indéfendable – la seule existence vraiment noble de l’homme, l’effusion la plus désintéressée de sa sensibilité.

Par la pensée les hommes quelquefois s’accouplent, par le rêve l’homme trouve toujours moyen de s’isoler.

Je ne pense pas que le rêve soit strictement le contraire de la pensée. Ce que j’en connais m’incline à croire qu’il n’en est, somme toute, qu’une forme plus libre, plus abandonnée. Le rêve et la pensée sont chacun le côté différent d’une même chose – le revers et l’endroit, le rêve constituant le côté où la trame est plus riche mais plus lâche – la pensée celui où la trame est plus sobre mais plus serrée.

Quand l’imagination se refroidit, se resserre, se délimite et se précise, le côté du rêve se retourne et laisse apparaître celui de la pensée. Mais l’un et l’autre cependant ont leurs caractéristiques ; on ne peut pas les confondre si on ne peut radicalement les séparer.

La pensée a besoin pour progresser dans l’esprit de se préciser en mots, le rêve se développe en images. Il s’étale et ne demande aucun effort pour se développer. La pensée, sans l’aide des mots n’avance pas. Forcément disciplinée elle suit un cours et exige, pour s’étendre une tension, une concentration de toutes les forces intellectuelles disponibles. Mais elle rend à l’esprit les forces qu’elle lui emprunte – elle est son exercice sain – le rêve, au contraire, l’épuise, il est son exercice dangereux.

Il faut avoir innée la puissance du rêve, on éduque, on renforce en soi celle de la pensée. Mais s’il s’agit de poésie où irons-nous chercher sa précieuse et rare matière si ce n’est aux bords vertigineux du précipice ?

Qu’est-ce qui nous intéresse davantage, la réussite d’un arrangement convenu, plus ou moins subtil et ingénieux, des mots ou les échos profonds, mystérieux, venus on ne sait d’où qui s’animent au fond du gouffre ?

Le rêve du poète c’est l’immense filet aux mailles innombrables qui drague sans espoir les eaux profondes à la recherche d’un problématique trésor.

Je ne sais pas si le surréalisme doit être considéré comme une simple dictée automatique de la pensée. Pour moi je perd conscience de cette dictée dès qu’elle a lieu et, de plus, je ne sais pas encore d’où elle vient.

Ma pensée ne me dicte pas puisqu’elle est elle-même cette fonction de l’esprit qui a besoin pour prendre corps de se préciser en mots, de s’organiser en phrases.

Mais ce qui la caractérise encore c’est qu’elle

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exige un enchaînement (logique) et qu’elle réclame toujours, pour se satisfaire, une conclusion. Si je la traite à la manière du rêve, au lieu de prospérer comme lui, elle s’embourbe et s’arrête, elle meurt.

Si je pensais en écrivant un poème comme je suis obligé de penser (si faiblement que ce soit) en écrivant un article, ce poème aurait au moins une conclusion. Il y aurait entre ses parties un enchaînement soumis aux règles ordinaires du raisonnement. On y sentirait, pour si obscure qu’elle soit, la volonté de dire quelque chose à quelqu’un. Ne serait-ce que cette idée : " Je vous prouve que je suis froidement capable de composer un poème. Je connais mieux que personne la beauté. " J’admire beaucoup ce genre de maîtrise, mais je l’admire à froid. Elle est loin d’être mon fort. Et il m’arrive de mieux apprécier les idées d’un homme capable de tels exercices que ces exercices mêmes.

Le poète est dans une position toujours difficile et souvent périlleuse, à l’intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité. Prisonnier dans les apparences – à l’étroit dans ce monde, d’ailleurs purement imaginaire, dont se contente le commun – il en franchit l’obstacle pour atteindre l’absolu et le réel ; là son esprit se meut avec aisance. C’est là qu’il faudra bien le suivre car ce qui est ce n’est pas ce corps obscur, timide et méprisé que vous heurtez distraitement sur le trottoir – celui-là passera comme le reste – mais ces poèmes, en dehors de la forme du livre, ces cristaux déposés après l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité.

Et la réalité profonde – le réel – c’est ce que l’esprit seul est capable de saisir, de détacher, de modeler, tout ce qui dans tout, y compris la matière, obéit à sa sollicitation, accepte sa domination, évite, esquive l’emprise trompeuse des sens. Où les sens sont souverains la réalité s’efface, s’évanouit. Le naturalisme est un exemple de cette soumission à la réalité sensible. On passe sur le résultat. Car il ne s’agit pas de faire vrai ; le vrai d’aujourd’hui est le faux de demain. C’est pourquoi les poètes n’ont jamais eu aucun souci du vrai, mais toujours en somme du réel. Maintenant prenez garde, les mots sont à tout le monde, vous êtes donc tenus de faire des mots ce que personne n’en fait.

Je ne suis pas, au surplus, à la recherche d’une forme quelconque. Je n’en connais pas qu’il me plairait de revêtir.

Si j’en connaissais une toute prête, je n’aurais même pas le courage de tenter le moindre effort pour l’atteindre.

Je crois que le poète doit chercher partout et en lui-même, la vraie substance poétique et c’est cette substance qui lui impose la seule forme qui lui soit nécessaire.

Mais, ce qui m’absorbe plus que tout autre détail du problème c’est cette identité de la destinée poétique et de la destinée humaine – cette marche incertaine et précaire sur le vide – aspiré par en haut, attiré par en bas, avec l’effroi à peine contenu d’une chute sans nom et l’espoir encore mal chevillé d’une fin ou d’un éternel commencement dans l’éblouissement sans tourbillon de la lumière.

PIERRE REVERDY.


LES DÉSESPÉRÉS

Arrivé le matin même de Saint-Sébastien, M. Pierre Régnier, trente-neuf ans, tailleur d’habits, a tenté de se suicider, hier après-midi, dans une chambre d’hôtel, 26, boulevard de l’hôpital. Le désespéré, qui s’était tailladé la gorge à coups de rasoir, a été transporté, dans un état grave, à l’hôpital de la Pitié.

LES DÉSESPÉRÉS

Le gardien de la paix Boussiquier, du dixième arrondissement, a repêché dans le canal Saint-Martin, en face du numéro 110 du quai Jemmapes, le cadavre de Mlle Eulalie Paquet, âgée de trente ans, domestique rue de la Pompe, qui, à la suite de chagrins intimes, s’était suicidée.

(Petit Parisien.)

LES DÉSESPÉRÉS

– Vers 4 heures du matin, une femme, grande, élancée, paraissant avoir vingt-cinq ans, qui, depuis un instant, se promenait fébrilement quai des Célestins, tenant une valise à la main, descendit rapidement sur la berge, et, y laissant le colis qu’elle portait, se jeta à l’eau.

En vain se porta-t-on à son secours. On ne put la retrouver. Dans la valise, que peu après inventoria le commissaire du quartier, on ne trouva que quelques effets de lingerie marqués de l’initiale W.

(Petit Parisien.)

SAINT-JOHN PERSE : ANABASE.

(N. R. F., éd.)

Ce qui est pur, l’inapplicable, le ciment pareil à l’essence, la chanson, le point qui n’est ni dormir ni penser, ni le silence, à peine la parole, et par-dessus les vagues océanes ni l’écume ni la mouette, ni l’eau et déjà la lumière, un grand pays blond de coutumes, où les gestes se font comme des plis de robes, dans l’amour les formes du baiser seules alors découvertes, dans la chasse une attitude du tireur, l’ombre de l’oiseau sur le sol, le plaisir enfui, oublié, un monde à l’aurore, plus qu’un monde : un homme au bout du monde, Saint-John Perse. Il n’a rien demandé à personne, et voici la bave des chiens (1). Quand la terre trembla, quand l’ombre suspendit son feuillage au-dessus des cérémonies militaires, quand on vit, dira-t-on, le défilé des couleurs humaines sur une tombe absurde, quand le sentiment de la consécration eut déposé sa palme et ses murmures sur le dénouement prévu d’idées vulgaires, défendues par le plus grand nombre, alors accomplissant le vœu de ses fantômes un poète en ces temps pareils à la semoule pour l’infinie division de la poussière fit entendre le son, un bateau qui périt en mer, du cristal.

(1) cf. Paris-Journal du 14 novembre 1924, Chronique de la Poésie, par Roger Allard, auteur de plusieurs articles imbéciles sur Théophile Gautier, Henry Bataille, Guillaume Apollinaire, Pierre Reverdy, Jacques Baron, etc.

L. A.

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========== SUICIDES ==========

DRAME DANS UN ESCALIER
LEUR FRERE MORT, DEUX JEUNES RUSSES DÉCIDENT DE SE TUER

L’un se brûle la cervelle, mais des voisins accourus empêchent le second d’en faire autant

M. Emile Serre, qui tient un hôtel 18, rue Brey, entendait hier, vers vingt et une heures, deux détonations dans l’escalier. Aussitôt, accompagné de voisins, il monta jusqu’au premier étage où, sur le palier, un spectacle tragique s’offrit à sa vue : tout ensanglanté, gisait un jeune homme élégamment vêtu, portant à la tête une affreuse et large blessure. Près de ce corps était étendu un autre jeune homme que l’hôtelier reconnut pour être un de ses locataires, Alexandre Foht, Russe d’origine, âgé de vingt-neuf ans.

– Laissez-moi ! Je veux me tuer ! Je veux rejoindre mes frères ! s’écria le malheureux qui, se saisissant du revolver que le mort tenait dans sa main crispée, se tira une balle qui, heureusement, effleura seulement sa joue.

On put difficilement désarmer le désespéré.

Le commissaire du quartier identifia le mort, qui n’était autre que le jeune frère d’Alexandre Foht, Nicolas, âgé de dix-neuf ans.

– Il ne faut pas que je leur survive ! s’écria, dans un état d’exaltation extrême Alexandre qui, d’une voix entrecoupée, exposa la genèse du drame navrant.

Récemment, les deux frères avaient été douloureusement affectés par la mort de leur troisième frère survenue à Nice, à la suite d’une longue maladie :

– Nous nous aimions trop. Nous étions inséparables ; et c’est pourquoi nous avions décidé, Nicolas et moi, d’en finir avec une existence désormais vide.

Alexandre Foht et on frère Nicolas sétaient tous deux attachés à l’école d’électricité Violet, 115, avenue Emile-Zola, l’un comme employé, l’autre en qualité d’étudiant.

Nicolas avait pris pension dans cette école, tandis que son frère était venu, il y a cinq mois, s’installer à l’hôtel de la rue Brey. C’est, aux dires du survivant, d’un commun accord que le jeune Nicolas et lui avaient projeté de se donner la mort.

Après avoir dîné dans un restaurant du quartier, ils regagnèrent l’hôtel et Nicolas, sortant un revolver de sa poche, s’écria soudain :

– Je suis le plus jeune, je me tue le premier. Tu prendras mon revolver. Adieu !

Et il se tira une balle dans la tempe.

Alexandre Foht, qui n’est que très légèrement blessé à la joue, est gardé à vue au commissariat, le magistrat craignant qu’il n’attente de nouveau à ses jours.

(Petit Parisien.)

UN JEUNE AMÉRICAIN SE SUICIDE DANS UNE CHAMBRE D’HOTEL

Un jeune Américain, M. William Shorr, vingt-trois ans, descendu dans un hôtel, 4, rue Crébillon, s’est suicidé en se logeant une balle de revolver dans la tempe droite. Le désespéré a laissé trois lettres, l’une à l’adresse de sa mère, Mme Shorr, 29, Schenk avenue, Brooklin, New-York ; la seconde pour M. Karl Bloodgood, à l’agence Cook, et la dernière destinée à M. Frédéric Crébillon, poste restante, rue du Louvre.

(Petit Parisien.)

VIVONS POUR LUTTER

Une pauvre jeune fille de 20 ans, Simonne Villifak, vient de tenter de se suicider. Elle avait fréquenté les milieux anarchistes et spécialement les Jeunesses.

Toute la presse va encore exploiter ce déplorable accident.

Il faut, une bonne fois pour toutes, que nous exprimions l’opinion des milieux anarchistes sérieux, qui sont scandalisés que de telles mœurs s’introduisent chez nous. Les anarchistes veulent, pour tous, la vie libre, belle, heureuse. Ils luttent pour la vie et non pour la mort. Ils combattent pour le bonheur et non pour la douleur.

Les milieux anarchistes sont sains, vigoureux, combatif. s Ils sont partisans de l’action et réprouvent le suicide. Ils n’ont rien de commun avec certains petits cénacles où l’on cultive des théories extravagantes.

Le mouvement anarchiste, avant-garde du prolétariat révolutionnaire, ne voulant être que la fraction la plus combative du peuple allant à la révolte, s’est affirmé, dans son dernier Congrès, comme marchant vers des réalités vivantes.

C’est surtout aux jeunes que nous nous adressons, eux qui sont encore faibles pour résister à la morbidité.

Tournez-vous vers l’action, tournez vous vers la vie. Que l’existence toute de luttes du propagandiste vous tente, car elle recèle des jouissances qu’ignore le commun.

Pierre Naville.

VIVEZ ARDEMMENT !

Jeunes amis, qui écoutez trop la voix décevante qui vous fait douter de la vie, et qui, au lieu de vouloir vivre, cultivez des pensées moroses, écoutez un poète :

Je veux être la voix – Qui séduit et qui fonde, -

Je veux être un envolement. – Du cœur humain. -

Et brûler au soleil. – La vigueur de ma main. -

Et jeter un rayon. – Sur la plainte du monde.

Allons, du courage, amis de vingt ans, étudiez, propagez l’idée, travaillez honnêtement, et le goût de la vie naîtra dans vos cœurs comme une belle rose trémière !

(Libertaire.)

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CHRONIQUES

L’Invention.

L’ombre de l’Inventeur

Les pires inventions, celles qui portent avec elles tout l’aspect d’un tracas banal ou de la plus touchante ingénuité, si je pense soudain qu’elles sont des inventions, que c’est inventions qu’elles me retiennent, si passagèrement, si mal que cela soit, ne vont pas sans jeter un grand trouble dans mon cœur. J’ai plusieurs fois éprouvé le sentiment panique à l’Exposition du Concours Lépine, où chaque année je reviens inexplicablement errer entre ces jouets idiots et ces petits trucs ingénieux qui rendent des services discutables aux ménagères. Il y a des passe-thés, des bobèches à ressort, qui m’effraient. Je vois l’homme qui y songea, je visite alors cet abîme.

Une révélation, ce coup de foudre intellectuel, ne se mesure pas à la durée de l’amour qui en naît, ni à ses ravages. La lampe de Galilée ou cette double tirette en bois sur laquelle sont juchés deux bûcherons qui frappent à tour de rôle un tronc d’arbre, le même mécanisme un instant préside à leur genèse. L’admirable se tient, tient à cette solution de continuité imaginative, où il semble que l’esprit tire de soi-même un principe qui n’y était pas posé. La généralisation d’une découverte, sa valeur comme on dit, si inespérée qu’elle soit, reste toujours un peu au-dessous de ce moment de la pensée, et sans doute qu’elle en diminue plutôt l’effet pour un juge qui s’arrête aux conséquences : nul doute qu’à la pomme de Newton Hegel eût préféré ce hachoir que j’ai vu l’autre jour chez un quincailler de la rue Monge et qu’une réclame assure : le seul qui s’ouvre comme un livre.

À ce carrefour des songeries où l’homme est mené tout ignorant des suites de sa longue promenade, une belle indifférence dore de reflets l’univers. Qu’au premier plan de nos mémoires surgissent ces inventions utiles, qui sont d’abord, et toujours seules glorifiées, ne voyez-vous pas à leur ombre la projection de leur véritable nature ? Au moment qu’elles se forment, ces machines de la vie pratique ont encore le décoiffé du rêve, ce regard fou, inadapté au monde qui les apparente alors à une simple image poétique, au mirage glissant dont elles sortent à peine, bien mal désenivrées. Alors seulement l’ingénieur échappe à son génie, reprend cette hallucination, et pour ainsi dire la décalque, la traduit, la met à la portée des mains des incrédules. L’usage à son tour intervient. Mais à ce stade inexplicable, à ce point

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========== CHRONIQUES ==========

mystérieux où l’invention pure n’est appelée ni par l’emploi que lui réserve l’avenir, ni par une nécessité méditative, mais où l’invention apparaît, s’aperçoit, se lève, elle est un rapport nouveau, et rien d’autre, un délire qui tourne un peu plus tard à la réalité. Enigme analogue à l’aurore. Que ne m’expliquerait-on pas au moyen du hasard, ce n’est que reculer la difficulté, les hasards de l’imagination, vous voyez bien pourtant que je les imagine. Une autre solution ne vaut pas mieux : celle de l’application particulière d’une loi générale. L’accord de l’invention et de la loi se fait par la suite quand l’esprit se reprend, et se légitime. Croyez-vous qu’il connut le phénomène de persistance des impressions rétiniennes le petit artisan qui fit le premier tourner autour d’un axe orné d’un poisson rouge le demi cercle métallique dont la rotation figure à s’y méprendre un bocal d’eau luisante et vraie ? Et pensait-il à sa fortune ? Pour moi je suppose qu’il était possédé d’une idée du mouvement et de l’eau, d’une métaphore agissante, où se mariaient les transparences et l’éclat.

Rien n’est moins voisin qu’abstraire, d’inventer. Il n’y a d’invention que du particulier. Ces propositions tout m’en persuade. Tout ce qui peut retenir d’y donner son assentiment est cette fâcheuse idée commune que l’on se fait de l’abstrait, du concret, et des modes divers de la connaissance. Il faut dire que quelques esprits, les meilleurs, ont largement contribué à cet état de confusion. Contrairement à ce que je pense, l’opinion paradoxale a prévalu que la connaissance vulgaire est toute concrète, et qu’abstraire devient ainsi un progrès sur elle. Or si j’examine les idées que je me forme de chaque chose quand je me laisse aller, je retrouve toujours un mot, La connaissance scientifique, on a bien tort aussi de l’opposer à la connaissance vulgaire, elle est aussi abstraite qu’elle, et n’en diffère que parce qu’elle s’est débarrassée de quelques opinions sans fondement qui surchargeaient la première abstraction à son état naissant. La connaissance philosophique, celle qui mériterait ce nom, envisage tout à l’encontre, les objets, les idées, non pas comme de vides abstractions, ou des opinions vagues, mais avec leur contenu absolu, dans leur acception particulière, leur extension minime, c’est-à-dire dans leur forme concrète. On voit qu’elle n’est pas différente de l’image qui est le mode de la connaissance poétique, qu’elle est la connaissance poétique. À ce point, philosophie et poésie, c’est tout un. Le concret est le dernier moment de la pensée, et l’état de la pensée concrète est la poésie. On comprend aisément ce que j’entends par cette formule qu’il n’y a d’invention que du particulier : le concret est la matière même de l’invention, et le mécanisme de l’invention se réduit à celui de la connaissance poétique, c’est l’inspiration.

La connaissance vulgaire s’établit suivant un rapport constant, s’accompagne d’un jugement qui porte sur l’existence de ces abstractions qu’elle manie : ce jugement, c’est la réalité. L’idée du réel est étrangère à toute véritable philosophie. C’est folie que de vouloir attribuer ce qui est le propre de l’abstraction à la notion concrète à quoi tend l’apercevoir idéal de l’esprit. Comme elle nie le réel, la connaissance philosophique établit tout d’abord entre ses matériaux un nouveau rapport, l’irréel : et tout d’abord l’invention, par exemple, se meut dans l’irréel. Puis elle nie à son tour l’irréel, s’en évade, et cette double négation, loin d’aboutir à l’affirmation du réel, le repousse, le confond avec l’irréel, et dépasse ces deux idées en s’emparant d’un moyen terme où ils sont à la fois niés et affirmés, qui les concilie et les contient : le surréel, qui est l’une des déterminations de la poésie. L’invention, pour me résumer, se résume à l’établissement d’un rapport surréel entre des éléments concrets et son mécanisme est l’inspiration.

On sait peut-être qu’une certaine recherche, une certaine façon de faire prédominer le surréel a pris dans le langage courant le nom de surréalisme. On apprendra avec un peu de réflexion à distinguer quelles inventions sont proprement surréalistes. La nature surréelle du rapport établi y demeure, malgré les déformations de l’usage, en quelque manière apparente. Ce sont des inventions qui gardent la trace des divers moments, des diverses démarches de l’esprit : la considération du réel, sa négation, sa conciliation et le médiateur absolu qui les englobe. Inventions philosophiques qui sont toujours un peu plaisantées du vulgaire, que les contradictions déconcertent, et qui a inventé le rire pour se tirer d’affaire en leur présence. C’est là l’humour, qui fait sonner faussement les petites cloches du bétail humain. L’humour est une détermination de la poésie, en tant qu’elle établit un rapport surréel dans son complet développement. C’est sans doute ce caractère qui rend une invention surréaliste. Il en suit que ce qui saisit dans une telle invention ce n’est en aucune manière l’utilité, bien plus c’est que cette utilité très lointaine ne suffit plus à l’expliquer, la complique plutôt, et le plus souvent disparaît. Qu’elle se réduise à un jeu, voilà comme on imaginera en résoudre l’insolite. Cela n’est pas soutenable : l’activité de jeu ne saurait satisfaire l’esprit qui l’invoque. Pour peu qu’il considère la gesticulation de ce jeu, il ne peut plus se détacher de son mystère, il est pris par l’étrange comme par un marais, il ne croit plus au jeu qu’il invoquait déjà.

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Le type même de cette invention avec ses temps décomposables, la désaffection des éléments, et leur affectation à une fin informulable, pour le bénéfice de cet humour qui ne donne qu’aux niais ces contractions de la face par lesquelles s’exprime parrois la gaîté, je le trouve dans toute une série de manœuvres qui mettent en question la signification de petits objets familiers, qui ne nourrissaient guère le scepticisme. Tels sont ces tours de société, dont la matière est un mouchoir, une allumette, une ficelle, des clefs… qui ne font ni pleurer ni rire, qui occupent à peine les yeux, un peu les mains, et semblent dans l’abord indifférents à l’esprit. Je défie quiconque s’en croit le pouvoir d’analyser l’intérêt qui les détermine. Ce sont des imaginations pures, qui échappent alors au raisonnement. Ainsi l’allumette appuyée sur le frottoir est envoyée d’une pichenette comme une comète en chambre, ainsi trois allumettes placées en portique sur leur boîte, on allume la transverse en son milieu et elle s’envole, etc. Inventions pures, sans application possible, où même aucune illusion n’est cherchée, en elles réside, dans son état immédiat, l’humour surréaliste, sans mise en scène. Ce ne sont pas des jeux, mais des actes philosophiques de première grandeur. (En premier lieu la réalité de l’allumette est niée en tant qu’allumette, son irréalité affirmée, et elle peut donc, cette allumette, être aussi bien n’importe quoi, un arbre, une fusée, une chanson ; puis détournée de son usage, et par là de son sens, la voici attribuée à une activité qui ne se connaît pas, à un usage indéfini, nouveau, qui s’invente, à un usage surréel, et c’est alors qu’intervient l’illusoire explication du jeu, qui concilie les contradictions de l’allumette pour un observateur superficiel, et qui doit céder lé pas, en vérité, à la poésie, seule interprétation plausible, de cette chiquenaude hors du réel).

LOUIS ARAGON.

La Conscience.

L’Ombre de l’Ombre

Je me méfie de l’opinion publique, ce vieux crâne plein de punaises et de rognures desséchées, qui éprouve tout à coup le besoin de retrouver une voix caverneuse pour parler selon le bon sens. Le bon sens, on ne saurait trop le répéter, est l’expression de la médiocrité. Ce truisme, je n’hésite pas à l’écrire en ce moment où une récente expérience m’en fait sentir toute la force.

On se heurte quotidiennement à cette pierre des gens de bonne foi.

Tout cela pour expliquer qu’il faut ou qu’il ne faut pas faire telle ou telle chose, qu’il n’est pas convenable, que c’est un manque de tact ou encore une folie de dire, de faire ou d’écrire ce que l’on a envie de dire, de faire ou d’écrire. Ce " gros " bon sens, comme l’on dit, m’aide quelquefois à ne pas perdre l’équilibre. Quand on me le jette à la figure, je suis prêt, immédiatement automatique, à faire ce qui me passe par la tête.

J’agis toujours d’accord avec moi-même, c’est-à-dire en complet désaccord avec ceux qui vivent en dehors de moi. Cela me vaut de grandes joies. Imaginons pendant quelques secondes que je ne puisse plus reconnaître les limites actuelles de mon ombre et de ce qu’on nomme à tort ou à raison (mais plutôt à tort) ma vérité. Immédiatement je me sens léger, aérien, décidé et dépouillé de doutes. Tout me paraît simple et souple comme une nappe d’eau.

Mais dissipez ce malentendu. Vos limites sont en vous-même et vous les imaginez.

Si parmi vos " amis et connaissances " vous pouvez recruter quelques sujets, c’est-à-dire des hommes de bonne volonté, proposez-leur de ne pas s’attendrir et de regarder vraiment avec leurs yeux. Les phénomènes les plus extraordinaires s’élèveront, iront à la rencontre du regard et ils n’auront plus pour appuyer leurs doutes, qu’une canne de guimauve qu’on appellera pour la circonstance, habitude.

Si vous ne trouvez pas de sujets, achetez pour quinze ou vingt centimes un quotidien et vous trouverez à la rubrique " Faits divers " des exemples souvent frappants de ce que j’avance. Le fait seul de lire en soi-même et de reconnaître des paysages intérieurs mérite que l’on s’y arrête quelques instants. Et remarquons tout d’abord qu’il n’y a aucune différence entre un véritable fait divers et les faits que nous attrapons au vol dans notre cerveau. Dites tout haut : " Il était une fois… " ou " Hier soir au début de la journée… " vous aurez reconnu les fameux " chiens écrasés " des

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journaux. Si par contre vous essayez d’imaginer l’emploi du temps de votre journée du lendemain (je parle de l’imaginer et non de le prévoir) vous serez certainement étonné de la médiocrité de votre vie. Vous serez toujours en retard.

À un jour donné, dans une ville de plusieurs millions d’habitants, il n’y a donc que dix, quinze, mettons trente individus qui vivent contre le bon sens, c’est-à-dire qui vivent selon la réalité, qui vivent purement et simplement.

Je découvre toujours dans les journaux qu’on ne considère ici que comme des miroirs fidèles, une autre source de précieux renseignements.

Ouvrez une de ces feuilles qui s’intitulent : l’Humour, Paris-flirt, Mon béguin, l’Amour en vitesse et autres publications de ce genre. À la dernière page on aperçoit une rubrique très achalandée, celle des petites annonces. Ayez soin de lire attentivement mais pas entre les lignes, les demandes, les offres que l’on y fait. Vous vous rendrez compte à ce moment de l’étrange simplicité des désirs. Cette simplicité que j’ai qualifiée d’étrange est aussi et encore merveilleuse. Les désirs, j’ai écrit ces mots, les désirs, voilà les seuls témoins, les seuls fidèles porte-parole.

Rien n’est à recommencer mais il faut quelquefois avoir de la persévérance. Suivez pendant quelques semaines ces petites annonces. La plupart sont attendues et prodigieuses. Et quand vous serez étonné, songez à la petite opération que l’annonceur a dû commettre. Premièrement : acheter Mon béguin, 25 ou 50 centimes ; deuxièmement : le lire ; troisièmement : ici le mystère intervient ; quatrièmement : prendre une plume et de l’encre ; cinquièmement : écrire une petite annonce ; sixièmement : l’envoyer et septièmement : attendre, le cœur battant, le résultat. Il faut noter qu’aucune des offres ne reste sans réponse.

La vie est un rêve, dit-on. Je n’ai pas de preuves de ce qu’on avance. Je me contente de ces révélations pour le moins sensationnelles, et qui restent absolument publiques.

PHILIPPE SOUPAULT.

EXTRAITS DE PRESSE

Critique des moyens actuels de la littérature, le surréalisme désintéresse tous les mobiles humains et leur enlève ce caractère utilitaire dont tout, aujourd’hui, semble périr.

MAURICE MARTIN DU GARD. (Les Nouvelles littéraires).

Le surréalisme… c’est de la foutaise.

FRANCIS CARCO. (Le Journal littéraire.)

Et puis si l’on tient à ce qu’il y ait un surréalisme, et nouveau, pourquoi ne pas adopter le mien ?

FERNAND DIVOIRE. (Le Journal littéraire.)

Voici le surréalisme et tout le monde cherche à en faire partie.

TRISTAN TZARA. (Les Nouvelles littéraires.)

Socrate n’était pas surréaliste.

ABEL HERMANT. (Le Temps.)

Ne criez pas à la plaisanterie. Pour ma part je crois qu’il n’est rien de plus sérieux. Les surréalistes touchent ici sans en avoir l’air à toutes les fausses gloires – en est-il de vraies ? – et les déboulonnent. Ce sont des gens sans orgueil. Ils ont atteint l’humilité complète, celle qui régénérera peut-être un jour le monde.

JEAN MADELAIGUE. (Le Journal du peuple.)

Ce ne sont même plus mœurs d’arrivistes et d’apaches, mais de chacals. Telle est la mentalité des " surréalistes ".

CAMILLE MAUCLAIR. (L’Eclaireur de Nice.)

Le surréaliste dit comme Pascal : " Humiliez-vous, raison impuissante ! " Mais il n’ajoute pas : " Taisez-vous, nature imbécile ! " Car ce n’est pas en Dieu, c’est en lui-même et au plus profond de son être qu’il veut trouver la vérité.

LOUIS LALOY. (Comoedia.)

Ne refusons pas notre attention à cette école nouvelle dont les membres actuels ont l’irritante outrecuidance, mais aussi la féconde confiance et la vive ardeur de la jeunesse.

GEORGES RENCY. (L’Indépendance belge.)

En quoi consiste le surréalisme ? D’après l’étymologie, il est au réalisme ce que le surhomme est (ou serait) à l’homme : il le surpasse.

PAUL SOUDAY. (Le Temps.)

Je ne sais pas ce que M. Herriot pense du surréalisme. Peut-être n’a-t-il plus beaucoup le temps de lire. Mais il me semble que si, comme on l’a dit dans les journaux, il a été visiter le Salon des appareils ménagers, il a dû en revenir converti aux doctrines que M. André Breton expose avec tant de persuasion dans son fameux manifeste.

FRANCIS DE MIOMANDRE. (L’Europe nouvelle.)

Surréalisme apparaît synonyme de démence. S’il arrive à se substituer aux autres mécanismes psychiques dans la résolution des principaux problèmes de la vie, nous pourrons abandonner tout espoir de résoudre le problème de la vie chère.

(L’Echo d’Alger.)

Je ne veux point prédire que le surréalisme conduira à un surnationalisme, mais il forcera la littérature à sortir des frontières provinciales où le maintiennent encore les réalités mesquines de la chronique et de la mode boulevardières. L’ayant libérée de son asservissement aux faits divers du réalisme, la conduira-t-il jusqu’à l’impérialisme intellectuel qui la venge de son abaissement actuel ?

MARIUS-ARY LEBLOND. (L’Information.)

Dans ce pot pourri, dans cette boîte à déchets, un psychanalyste subtil découvre quelles sont les préoccupations principales d’un individu, ce qu’il ignore ou ne s’avoue pas de lui-même, ce peut être fort intéressant.

ROBERT KEMP. (Liberté.)

Les jeunes gens qui lancent le surréalisme sont sans doute des manières d’humoristes. Du moins, je le leur souhaite… En tout cas, il y a chez eux – déjà – du désenchantement, de l’amertume et même un peu de dégoût…

Clément VAUTEL (Le Journal).

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Les Beaux-Arts.

Les yeux enchantés

La seule représentation précise que nous ayons aujourd’hui de l’idée de surréalisme se réduit, ou à peu près, au procédé d’écriture inauguré par les Champs Magnétiques, à tel point que pour nous le même mot désigne à la fois ce mécanisme facilement définissable, et au delà de celui-ci une des modalités de l’existence de l’esprit se manifestant dans des sphères inexplorées jusque-là et dont ce mécanisme semble avoir pour la première fois révélé clairement l’existence et l’importance. Mais que le criterium matériel que nous admettons provisoirement comme probant, faute de mieux, vienne à nous manquer, et nous ne retrouvons plus que par intuition et presque au hasard la part du surréalisme dans l’inspiration. Cet univers, sur lequel une fenêtre s’est ouverte, peut et doit désormais nous appartenir, et il nous est impossible de ne pas tenter de jeter bas la muraille qui nous en sépare ; chacun des modes d’extériorisation de la pensée nous offre, à n’en pas douter, une arme pour y parvenir. Ce que l’écriture surréaliste est à la littérature, une plastique surréaliste doit l’être à la peinture, à la photographie, à tout ce qui est fait pour être vu.

Mais où est la pierre de touche ?

Il est plus que probable que la succession des images, la fuite des idées sont une condition fondamentale de toute manifestation surréaliste. Le cours de la pensée ne peut être considéré sous un aspect statique. Or si c’est dans le temps que l’on prend connaissance d’un texte écrit, un tableau, une sculpture ne sont perçus que dans l’espace, et leurs différentes régions apparaissent simultanément. Il ne semble pas qu’un peintre soit encore parvenu à rendre compte d’une suite d’images, car nous ne pouvons pas nous arrêter au procédé des peintres primitifs qui représentaient sur divers endroits de leur toile les scènes successives qu’ils imaginaient. Le cinéma – un cinéma perfectionné qui nous tiendrait quittes des formalités techniques – nous ouvre uné voie vers la solution de ce problème. Supposé même que la figuration du temps ne soit pas indispensable dans une production surréaliste (un tableau, après tout, concrétise un ensemble de représentations intellectuelles et non une seule, on peut lui attribuer une courbe comparable à la courbe de la pensée), il n’en reste pas moins que pour peindre une toile il faut commencer par un bout, continuer ailleurs, puis encore ailleurs, procédé qui laisse de grandes chances à l’arbitraire, au goût et tend à égarer la dictée de la pensée.

La confrontation du surréalisme avec le rêve ne nous apporte pas de très satisfaisantes indications. La peinture comme l’écriture sont aptes à raconter un rêve. Un simple effort de mémoire en vient assez facilement à bout. Il en va de même pour toutes les apparitions ; d’étranges paysages sont apparus à Chirico ; il n’a eu qu’à les reproduire, à se fier à l’inter-prétation que lui fournissait sa mémoire. Mais cet effort de seconde intention qui déforme nécessairement les images en les faisant affleurer à la surface de la conscience nous montre bien qu’il faut renoncer à trouver ici la clef de la peinture surréaliste. Tout autant certes, mais pas plus que le récit d’un rêve, un tableau de Chirico ne peut passer pour typique du surréalisme : les images sont surréalistes, leur expression ne l’est pas.

Ainsi que l’autour et le guépard, lancés à la poursuite d’une proie fugitive et succulente, vole, bondit – suivant leurs facultés particulières – par-dessus ruisseaux et civilisations, montagnes et bouts de bois, délaissant les sentiers frayés pour serrer de plus près l’objet de leur convoitise, le corps, déformé par la vitesse et par les heurts du chemin, affectant tantôt la forme d’une boule polie qui envoie vers chaque point de l’horizon un rayon de lumière, ambassadeur accrédité auprès de l’infini, tantôt l’apparence allongée et impalpable que l’on voit quelquefois prendre aux masses de guimauves pendues à leurs crochets et maniées par les poignets experts du marmiton qui vend deux sous le bâton mou, mais que l’on observe plus souvent dans les profondeurs du ciel lorsque les nuages pressentant les colères divines éprouvent la souplesse de leurs muscles en les soumettant à une gymnastique géométrique et cruelle ; ainsi va le pinceau du peintre à la recherche de sa pensée.

Dans cette sorte de rêve éveillé qui caractérise l’état surréaliste, notre pensée nous est révélée, entre autres apparences, sous celles de mots, d’images plastiques. Un mot est bientôt écrit, et il n’y a pas loin de l’idée d’étoile au mot " étoile ", au signe symbolique que lui attribue l’écriture : ETOILE. Je pense à ce décor de Picasso pour Mercure qui représentait la nuit ; dans le ciel, aucune étoile ; seul le mot écrit y scintillait plusieurs fois. L’expression proprement picturale n’est pas si favorisée si l’on admet que, tandis que le vocabulaire est un instrument qui réunit les deux avantages d’être presque illimité et constamment disponible, le mot s’identifiant pour ainsi dire à la pensée, les traces du pinceau au contraire ne traduisent que médiatement les images intellectuelles et ne portent pas en eux-mêmes leur représentation. Le peintre serait donc obligé d’élaborer par le moyen de facultés conscientes

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et apprises des éléments que l’écrivain trouve tout fabriqués dans sa mémoire.

Mais en vérité nous avons toutes lès raisons du monde pour croire que l’élément direct et simple que constitue la touche du pinceau sur la toile porte sens intrinsèquement, qu’un trait de crayon est l’équivalent d’un mot. Les premiers tableaux cubistes : aucune idée préconçue ne venait imposer le souci d’une représentation quelconque ; les lignes s’organisaient au fur et à mesure qu’elles apparaissaient et pour ainsi dire au hasard ; l’inspiration pure, semblet-il, présida à cette manière de peindre, avant que celle-ci trouvât en elle-même un modèle et réintégrât le goût dans ses anciens privilèges. À chaque seconde j était permis au peintre de prendre un cliché cinématographique de sa pensée et, comme sa pensée s’appliquait parfois aux objets qui l’environnaient, il inventa le collage qui lui rendait aisé l’emploi de figures toutes faites dont son imagination pouvait instantanément disposer. Coups de pinceau ou paqnets de tabac, la peinture n’a jamais eu la tête plus près du bonnet.

Admirons les fous, les mediums qui trouvent moyen de fixer leurs plus fugitives visions, comme tend à le faire, à un titre un peu différent, l’homme adonné au surréalisme.

Nous pouvons considérer, dans le cas particulier que nous envisageons, les œuvres plastiques de ceux qu’on appelle communément fous et mediums comme parfaitement comparables ; elles se présentent schématiquement sous deux aspects :

– ou les éléments plastiques se présentent à l’esprit comme des touts complexes et indivisibles et sont reproduits aussi sommairement que possible – un arbre, un bonhomme. Ces éléments sont pour ainsi dire notés au fur et à mesure qu’ils parviennent à la conscience : une maison, le cheval y pénètre qu’un crabe monte à califourchon et le soleil dans le crabe. Cela pourrait aussi bien s’écrire comme on voit ; en tout cas un dessin rapide et rudimentaire peut seul convenir à ce genre d’expression.

– ou bien. – et c’est ici que nous touchons à une activité véritablement surréaliste – les formes et les couleurs se passent d’objet, s’organisent selon une loi qui échappe à toute préméditation, se fait et se défait dans le même temps qu’elle se manifeste. Bon nombre de peintures de fous ou de mediums offrent ainsi à la vue des apparences insolites et témoignent des ondulations les plus imperceptibles du flux de la pensée. On pourrait poser en équation algébrique qu’une telle peinture est à x ce qu’un récit de medium est à un texte surréaliste. Parbleu !

Mais qui nous fournira la drogue merveilleuse qui nous mettra en état de réaliser x ? et quelle jalousie n’éprouvera pas le peintre à considérer les ténèbres que se procure à elle-même l’écriture surréaliste. Car toute la difficulté n’est pas de commencer, mais aussi d’oublier ce qui vient d’être fait, ou mieux de l’ignorer. Fermer les yeux, user d’un cache, s’astreindre à ne fixer qu’une portion de la toile, tous les moyens de bouleverser l’habituelle orientation de la vue sont des procédés bien enfantins et qui tombent à côté. Il ne s’agit pas de mutiler une technique mais de la rendre, autant qu’il est possible, inefficiente.

Aujourd’hui nous ne pouvons imaginer ce que serait une plastique surréaliste qu’en considérant certains rapprochements d’apparence fortuite mais que nous supposons dûs à la toute puissance d’une loi intellectuelle supérieure, la loi même du surréalisme.

Quel est donc cet homme que nous voyons, sur la tête, gravir d’un geste paresseux les degrés d’un escalier qui ne mène nulle part ? Quel est ce Man Ray, notre ami, qui d’objets de première nécessité fait, à l’aide du papier sensible, des objets de dernier luxe ? Quelle est cette femme blanche qui passe en auto-car parmi des hommes à haut chapeau ?

MAX MORISE.

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L’Amour :

L’Amour

L’amour est aujourd’hui une chose si rare, si anormale, si surannée, si vieille lune, si clownerie, si muflerie, si mucosité, qu’à ma connaissance la Révolution Surréaliste est la seule grande Revue européenne qui lui consacre une chronique régulière. Que l’amour ait quelque chose de chronique, qui pourra le contester, hors les douairières, les Présidents de la République et les eunuques ? C’est même sauf respect la plus antique des chronicités, puisque autant que je me souvienne, c’est je crois au père Adam qu’elle remonte. En ce qui concerne la façon dont Adam s’y prenait, la documentation fait bien défaut, et nous en sommes entièrement réduits aux hypothèses, qui d’ailleurs en l’occurrence ne manquent pas d’extensibilité. Il ne semble pas en tout cas qu’on puisse lui attribuer l’invention de l’inversion.

Mais passons au Déluge. Abraham, en sa qualité de juif, ne saurait invoquer de circonstances atténuantes. Il est hors de doute que les organes volumineux florissaient à cette époque parmi les alluvions. Des inscriptions tartares, récemment déchiffrées par M. Salomé-Lucas, en font foi. Il est certain d’ailleurs que les Anciens accordaient à l’amour une importance qu’il est loin d’avoir conservée. L’on sait assez (du moins tous ceux qui s’occupent peu ou prou de cette question) que la plupart des livres sacrés de l’Orient sont des livres d’amour. La théologie n’était qu’une entrée en matière. Quant à la mythologie gréco-romaine, nul n’ignore qu’elle fourmille de coucheries et d’enfantements.

Entre parenthèses, je dois dire qu’on trouve dans tous ces bouquins et dans quelques autres pas mal de conseils et de recettes encore aujourd’hui fort profitables. Je vous recommande en particulier le Traité de la Rose, où vous pourrez vous documenter sur la question du cinquième sexe. Un trait commun à tous les livres sacrés de ce genre, c’est que le sujet en est confus, l’objet manque de valeur, mais que les liens qui doivent unir l’un à l’autre y sont décrits avec assez d’éloquence pour produire parfois sur l’organisme mâle jusqu’à des effets de balistique.

La balistique et l’amour ont beaucoup de points communs. À la base de l’amour, il y a un problème de mécanique. " Solutionner " ce problème : tout est là ! Nul n’ignore, par exemple, que les armes à feu sont un excellent arsenal d’images pour les poètes en proie à Vénus. Notons en passant que les poètes sont en proie beaucoup plus souvent à Vénus qu’à Apollon. Si Vénus connaissait passablement son métier, la poudre aurait fort à faire. Mais m’est avis que l’on a beaucoup exagéré les vertus, si l’on peut dire, de la donzelle. Après tout, peut-être n’était-ce qu’une petite putain de génie, qui avait la langue bien faite et la hanche en proportion, et en tout cas tout à fait inapte aux dissertations philosophiques ; ce qui ne veut d’ailleurs pas dire inapte à séduire les philosophes. Le premier qui chanta ses louanges, ce dut être quelque jeune rhéteur satisfait de ses services ; et, sans doute, c’est au saut du lit qu’un poète repu de chair le premier l’appela déesse.

Pour moi, j’imagine parfois qu’elle était atteinte de l’une de ces précieuses affections qui se complaisent en ces beaux lieux, et j’avoue que cette pensée, que Paul Bouget lui-même estimerait pourvue de crédibilité, ne va pas sans me procurer quelque jouissance…

JOSEPH DELTEIL.

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Observation.

L’État d’un Surréaliste

L’exercice de l’écriture automatique fait subir au sujet un ensemble de sensations et d’émotions qui distinguent absolument cet état de celui que provoque tout autre ordre d’écriture.

Déjà L. A. et A. B. l’avaient comparé aux stupéfiants, à la harpe composée des douces cordes de chanvre. De fait, qui se laisse entièrement glisser dans le flux rapide et ininterrompu de l’automatisme, l’indifférence absolue à tout ce qui l’entoure le gagne rapidement le plonge dans une somnolence agréable qui l’écarte de plus en plus de la réalité extérieure et interpose entre elle et lui une brume particulièrement douce à l’esprit, cependant que certaines sensations inconnues prennent une acuité et une lucidité extraordinaires. Dans cette béatitude on observe un engourdissement général du corps, toute la vie semble se réfugier dans une griserie mouvante et dans la fraîcheur (particulierement directe) d’une activité toute intérieure. L’impression très douce paraît comparable à l’ivresse du tabac, et, plutôt encore, de l’opium. L’esprit se meut dans une opaque région vaporeuse, contre les nuages de laquelle il se joue comme un parfum.

Si on interrompt alors l’écriture, on s’aperçoit que les yeux n’accomodent plus aux objets environnants, les jambes titubent, le corps est las, l’esprit se sent vague et doucement blessé, l’attention est désorientée et, frustrée, se trouve ramenée à des objets de moindre émotion et de matière plus brutale qui lui sont obstacle. Une sorte de flottante ivresse trouble encore la lucidité, en même temps que la transporte encore une vierge exaltation, une fièvre d’activité brusquement surprise et douloureusement suspendue.

Celui qui s’est souvent prêté à cet exercice ne peut plus, semble-t-il, s’en détacher complètement. Même dans l’intervalle des séances il sent son cerveau reposer dans cette ouate douce, il perçoit cette brume qui flotte entre lui et le monde extérieur et précis ; il se réfugiera volontiers dans ce havre intérieur : de nouveau un poison subtil lui ouvrira à deux battants les portes d’un monde où l’esprit libéré court dans une exaltante liberté.

Mais peut-être, pourrons-nous décrire plus particulièrement l’état où se trouve l’esprit au cours de ces expériences ; par le rapprochement de ces monographies, nous tenterons de connaître les différentes figures dans lesquelles la pensée tend à se fixer, pour nous rapprocher d’une plus grande pureté.

A) Dans l’un de ces états, le sujet a l’impression que l’esprit est entravé dans la poursuite de sa course par les formes qu’il a empruntées. Les consonnances des termes le retiennent et se détachant mal de cette terre glaise qu’il entraîne avec lui, il retombe non loin de là près des formes qu’il quitte. Pris dans la tourmente des sons, il produit ces étonnants jeux de mots propres au surréalisme :

"… ainsi, velours et coccinelle mariés comme au puits de Sainte-Claire, l’abbesse et l’abeille "…

"… l’écume des torrents se réjouit des silences poignants et des poignards en silex qui ornent ses prisons. "

"… le bourreau René dont les mains écarlates écartèlent "…

P. 30

L’esprit alourdi par le fardeau des formes dont il use est retardé dans son départ, ou, du moins, retenu. L’extraordinaire relief que prend ici le phénomène est-il dû à l’absence de tuteur, la pensée se défendant moins facilement contre le joug des mécanismes qu’elle emploie ? C’est, au contraire, qu’éclate plus nettement la façon dont elle charrie les épaves organisées des termes et la qualité insoupçonnée qu’ils prennent à ses yeux.

On voit comment le cours forcé de l’esprit se joue des termes comme d’allumettes en bois, les renversant, les utilisant pour des raisons imprévisibles. La pensée comme une tempête passe au-dessus des mots.

L’existence de ces débris laisse prévoir la possibilité d’une activité libérée. Si l’on pouvait aussi clairement faire apparaître les autres systèmes d’associations du vocabulaire, on dénoncerait outre les consonnances, les liens que forment une culture, l’expérience personnelle d’un individu, la géographie de la syntaxe et l’on entreverrait de plus près une liberté totale où l’automatisme, affranchi des sociétés formées par les mots, déroulerait l’élan des tendances.

B) Dans un autre de ces états, le sujet a l’impression qu’après quelques minutes de trouble, l’esprit se fixe dans une atmosphère dramatique. À partir de ce moment il coule sans difficulté dans une voie d’une merveilleuse souplesse qui se dessine à mesure qu’il avance. C’est comme s’il avait rencontré un filon, dans lequel il glisse d’un mouvement continu. L’esprit " débite une coulée " sans heurt et avec le vertige de la vi-tesse.

Dans cet état, le sujet raconte une histoire conduite de bout en bout et qui surgit au fur et à mesure sous ses pas. C’est une révélation qui se dégage d’elle-même.

Par exemple :

"… Ouvrez-vous tombes désolées où gémit une tulipe envolée au corsage d’une jeune beauté, effeuille-toi tulipe éphémère bordée de sang jauni et percée d’une fine blessure par où s’écoule un lait de source et qui sent la merise. La rhubarbe fleurit sur le corps de la jeune épousée et lui mange les traits, la désigne à la douleur des colchiques sevrées de silence. Si la bêche au sein cruel t’a tiré de l’enveloppe de percale, la poussière, où tu gémis pour avoir connu la croix de diamant d’un évêque, tulipe que le bec des corbeaux écorne et que le vent secoue comme un bloc d’asphalte au sommet des neiges. "

C) Dans un troisième état le trouble du début ne parvient pas à se dissiper. L’esprit poursuit un cours haché : chaque progrès semble suivi d’un arrêt, d’un blanc rompu par l’apport d’un élément qui accourt de l’autre bout du monde. L’écriture qui bégaye avance en escalier, en cascade. Elle passe à travers des éléments indépendants qu’elle va chercher dans sa constante liberté de choix.

Sa complète disponibilité fait appel à des objets libres mais dont aucun n’occupe assez le champ de l’esprit pour appeler une suite après lui. La liberté, courte de souffle, se meuble d’emprunts contractés en toute indépendance : elle ne jaillit pas d’un seul trait continu.

" Tu me fais rire, mais non après tout, car rire c’est le propre du suicide et je crois qu’on va éclater les lampes d’amour : les grosses belladones sucrées qui pendent aux doigts des vigilantes malices, spectre des nuits et qu’une fenêtre dévitrée ouvrira l’aventure éternelle des bandits en habit de cretonne, en vaseline démodée, debout devant l’entrée impeccable, détestant le cou de la victime et l’entraîne dans la cave à côté où l’on boit de la vitrine à pleins verres… "

L’état le plus souhaitable serait un blanc de la conscience pendant l’écriture. La vitesse entraînerait une parfaite fluidité et s’inscrirait dans une courbe propre. Le pur mouvement de la pensée ne s’accompagnerait d’aucune sensation étrangère à ce développement. Dans la plus grande absence d’éléments conscients trahissant l’effort, l’insuffisance ou le repos, se graverait la trace fulgurante et immédiate.

De la sorte on aurait une dictée de l’esprit, et dans ses propres éléments, accomplie en complet désintéressement.

Les états B et C ne font qu’approcher cette parfaite projection.

L’Etat [B] parce qu’il se canalise dans un sillon tracé trop tôt pour s’être dégagé de tout souvenir et de toute " présence d’esprit ". Ses éléments ne se sont pas encore assez purifiés dans les bouillonnants tourbillons pour qu’ils découvrent la courbe autonome, ne ressemblant à rien et qui soit le jet de leur activité.

L’Etat [C], parce qu’il reste composé de minutes d’indépendances distinctes que la pensée traverse comme le fil d’un collier sans que l’on ait l’élan unique et directement appréhendé de l’esprit.

L’Etat [A], bien particulier, il faut se garder d’y considérer en premier lieu, ce qu’il découvre en passant, d’oublier que le point principal est la façon dont la pensée maltraite les mots, cachée qu’elle est dans la poussière des scories,

Ce qui, pour des raisons discutables d’ailleurs, nous semble les révélations les plus heureuses de cette activité livrée à elle-même :

" rhum au sein blanc… "

"… un navire aux voiles plates glisse sur la verveine argentée des flots et laisse ses nattes pendre dans l’abîme… "

est né dans les moments les plus détachés, entraîné dans la pureté et la vitesse de a création.

FRANCIS GÉRARD.

P. 31

========== REVUES ==========

BENJAMIN

On ne trouve pas les revues exclusivement dans les librairies. Ainsi en distribuait-on au Salon de l’Automobile, et de remarquables. Il faut citer Benjamin, à cause de l’esprit très particulier qu’il renferme. Par lui l’intelligence se trouve placée dans une singulière aventure, bien désaxée. Dans une revue dite littéraire, vous trouvez exposés, comme au marché, un certain nombre d’articles qui tous se proposent à l’esprit de la même façon, on fait appel à vos facultés critiques. Prenez une revue scientifique : déjà votre compréhen sion, si vous n’êtes pas versé dans les sciences dont elle s’occupe, s’égare. Un certain esprit d’invention commence à percer en vous, parce que vous êtes bien obligé de prêter un sens qu’ils n’ont pas à la plupart des faits que vous y voyez signalés. Voici maintenant Benjamin ; on y trouve : lettres, sciences, arts, tourisme, sports, chasse, pêche, élevage, médecine, etc. Et l’esprit de publicité n’y prédomine guère. Voici d’ailleurs quelques titres : Curieuses manifestations de l’intelligence animale ; Les Curiosités de la vitesse ; La Plante, la bête et la Patrie (E. Haraucourt) ; La Hague : Médecine : la Rage ; La Chine pacifique ; Souvenirs d’enfance de J.-H. Fabre ; Le duel sous Louis XIII ; La lumière froide : le Vauban lumineux ; Q’est-ce qu’un poisson migrateur ? ; Hygiène et beauté, etc. Il y a aussi de la musique et des poêmes.

Enfin il y a une enquête sur le sommeil et les rêves, qui est très remarquablement posée. Cette publication manifeste un état d’esprit qu’il faut signaler, parce qu’il est probablement gros de conséquences. Extrayons de l’article " Obésité et maigreur ", la recette suivante :

Thé contre l’obésité

Feuilles de romarin. 12 grammes

– d’hysope… 15 -

Thé noir souchong. 15 -

Chiendent coupé… 12 -

Feuilles de séné… 10 -

Vigne rouge coupée. 60 -

(Mélanger avec soin).

Deux cuillerées à soupe, pour une tasse d’infusion, à prendre matin et soir, aussi chaude que possible.

Sous la signature du docteur E. Monin,

P. N.

Conférences.

– Prochainement conférence de Benjamin Péret : L’état du Surréalisme.

– Prochainement conférence d’André Breton au Théâtre Albert-1er : Le Surréalisme comme mouvement révolutionnaire.

– Prochainement conférence d’André Breton à la Sorbonne : Aspect psychologique du surréalimse.

Furies s’apprêtant à poursuivre un assassin par un clair après-midi d’automne.


ENQUETES

Le Surréalisme s’intéresse à tous les problèmes qui se posent à notre époque. Indépendamment de l’activité qui lui est propre, il participe à toutes celles qui touchent, de près ou de loin, aux tentatives actuelles dans tous les domaines de la vie. C’est à ce titre qu’il signale ici sans commentaires les principales enquêtes actuellement en cours, d’intérêt inégal, auxquelles nos collaborateurs se réservent de répondre individuellement :

1° Les Cahiers du Mois : de la pénétrabilité réciproque de l’Orient et de l’Occident.

2° Illusions : Que penser du cinéma ; son influence sur la littérature.

3° Philosophies : Votre méditation sur Dieu.

4° Paris-Soir : Quelle est la couleur du clair de lune ?

D’autre part Le Disque Vert annonce un numéro sur le Suicide. Celui-ci répondant à une initiative entièrement indépendante de la nôtre, mais survenant en même temps que l’enquête de La Révolution Surréaliste contribuera comme elle à mettre en lumière l’actualité persistante d’un problème, que nos contemporains s’efforcent vainement d’oublier.

Commerce.

– Lire dans le premier numéro de la revue Commerce un texte surréaliste de Léon-Paul Fargue : L’Atmosphère.

– Lire dans le second numéro de cette revue le manifeste surréaliste de Louis Aragon : Une vague de rêves.

Marco Ristitch.

Lire Témoignages et les divers articles de Marco Ristitch dans les revues de Belgrade et Zagreb.

Saint-Pol-Roux.

Le grand poète Saint-Pol-Roux rentre à Paris, après une absence de trente-cinq ans.


Qu’est-ce que le journal L’Etoile ?


Au numéro 2 de La Révolution Surréaliste :

GEORGES BESSIERE.

P. 32

========== SUICIDES ==========

LES DÉSESPÉRÉS

Quai de la Marne, Mme Savin, cinquante-cinq ans, journalière, sans domicile fixe, se jette dans le canal de l’Ourcq. Elle est retirée saine et sauve par un marinier.

– M. Georges Lachelais, cinquante ans, palefrenier, se pend à son domicile, quai de la Charente.

– M. Giacomi, âgé de soixante-quinze ans, demeurant 35, boulevard Saint-Michel, a tenté de s’asphyxier au moyen d’un réchaud à charbon de bois. Il a été admis à Cochin dans un état inquiétant.

– Grâce à la valise qu’elle abandonna sur la berge, on a identifié la désespérée qui, lundi, se jeta dans la Seine du quai des Grands-Augustins : c’est une étudiante, de nationalité suisse, Mlle Elisa Wally, vingt-sept ans, domiciliée 29, rue de Verneuil. Le corps n’a pu être repêché.

(Petit Parisien.)

LES DÉSESPÉRÉS

Mettant à profit une absence de sa mère, le jeune Paul Philipick, âgé de seize ans, habitant 127, rue Saint-Honoré, s’est, dans une crise de neurasthénie, asphyxié à l’aide du gaz d’éclairage.

– À la suite de chagrins intimes, Mlle Jeanne Vellec, fleuriste rue des Gravilliers, se jette, quai Valmy, dans le canal Saint-Martin. Elle est retirée saine et sauve par le gardien de la paix Boussiquier, du 10e arrondissement.

– Quai de Passy, Mlle Yvonne Blanchard, domestique, 102, rue de Longchamp, se jette dans la Seine. Des mariniers parviennent à la retirer du fleuve saine et sauve. Boucicaut.

– M. Louis Jager, trente-deux ans, 80, boulevard de la Villette, à la suite de chagrins intimes, s’est frappé d’un coup de couteau, dans la région du cœur, dans un établissement du même boulevard. À Saint-Louis, état très grave.

(Petit Parisien.)

– M. Lemaire, 26 ans, s’est couché sur la voie près de la gare de ceinture Bercy-La Rapée et a été coupé en deux par un train.

(Libertaire.)

LES DÉSESPÉRÉS

M. Charles Guyot, dix-neuf ans, domicilié en hôtel rue Saint-Maur, passait vers treize heures, rue de la Présentation. Il monta soudain l’escalier d’un immeuble et, sur le palier du quatrième étage, se tira une balle dans la tête. Il a été admis à Saint-Louis dans un état désespéré. Chagrins intimes.

(Petit Parisien.)

CE SOLDAT S’EST-IL SUICIDÉ ?

Nancy, 5 novembre. – Vers 11 heures du soir, on a retiré de la Meurthe, à Nancy, le corps du soldat André Bloc du 20e escadron du train des équipages, appartenant à la classe libérable. Bloc avait travaillé tranquillement jusqu’à 18 heures au bureau de recrutement.

Malgré les ténèbres dont on a essayé d’entourer cette affaire en déclarant que le jeune soldat avait dû tomber accidentellement à l’eau, en allant regarder la crue, il ne paraît pas impossible que le malheureux se soit suicidé, las de l’esclavage militariste.

(Libertaire.)

UN ETRANGE SUICIDE

Le brigadier Bessieux, du 10e régiment d’artillerie, à Nîmes, qui était à la cantine, alluma trois bougies et défendit à des camarades qui se trouvaient avec lui de sortir. Lorsque les bougies furent consumées, il invita ses camarades à sortir rapidement, ce qu’ils firent ; le brigadier les suivit et se fit sauter la cervelle. Une enquête est ouverte pour établir la cause de cet étrange suicide.

(Eclair.)

UN MAL QUI RÉPAND LA TERREUR

– M. Alfred Boniface, 76 ans, pensionnaire à l’hospice de Bicêtre, s’est pendu dans sa chambre.

– Mlle Marguerite Rochas, 21 ans, sténo-dactylo, habitant avec son père, 225, rue de Charenton, atteinte d’une maladie incurable s’est tiré une balle de revolver dans le cœur. Elle est morte.


CORRESPONDANCE.

Notre directeur, Benjamin Péret, ayant demandé une entrevue à M. Raymond Roussel, a reçu les lettres suivantes :

À Monsieur Benjamin Péret, 15, rue de Grenelle, Paris.

Le 16 octobre 1924,

MONSIEUR, M. Raymond Roussel a bien reçu votre lettre. Obligé de s’absenter il m’a prié de vous recevoir à sa place, si du moins vous le désirez. Je lui communiquerai dans ce cas notre conversation. Veuillez croire, Monsieur, à mes sentiments très distingués.

P. LEIRIS.

28 octobre 1924,

MONSIEUR, Plutôt que d’avoir une conversation avec moi, sans doute seriez-vous plus heureux que M. Raymond Roussel vous écrive ? C’est dans ce sens qu’il vient de me téléphoner de Londres. Il suffirait donc que vous lui écriviez chez lui à Neuilly ; votre lettre lui sera envoyée à Londres. Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments très distingués.

P. LEIRIS.

10 novembre 1924,

MONSIEUR, M. Raymond Roussel m’a téléphoné ce matin de Londres. Il vous remercie de votre très aimable lettre mais se trouve embarrassé pour vous répondre au sujet du surréalisme car il ne se classe lui-même dans aucune école.

En outre, s’étant un peu spécialisé dans ses lectures, il ne connaît pas assez complètement Jarry pour porter sur lui un jugement vraiment sérieux. Quant aux questions que vous voulez bien lui poser sur son travail il craindrait en y répondant de prêter à ce qu’il écrit une importance exagérée et qui pourrait sembler empreinte de vanité.

Il ne vous en remercie pas moins de votre aimable et flatteuse démarche.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments très distingués.

P. LEIRIS.


Les Amis de nos Amis sont des cimetières. Mathias Lübeck